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Lecture : Slumberland – de Paul Beatty

Cet été, je me suis donnée un petit défi : lire au moins un livre par semaine. J’ai donc pleins de lectures dont j’aimerais rendre compte ici, mais je prends mon temps. J’essaierais au plus de vous donner mes impressions sur le livre (ça va être difficile de ne pas vous révéler la fin; est-ce qu’on lit toujours un livre pour savoir la fin ?), et si il y a des choses qui me nourrissent dans mon écriture ou mon rapport au monde (étrangement ça va souvent de paire).


Slumberland

de Paul Beatty

Sur mon livre à moi je n’ai pas le bras du tourne-disque, c’était moins évident de savoir de quoi il serait question. (l’image vient du site des éditions Cambourakis : https://www.cambourakis.com/spip.php?article850)

Encore les Éditions Cambourakis, me diriez-vous ! Je vous avoue que ma bouquinite aiguë m’a assez souvent menée vers cette édition ces derniers temps, je connaissais la collection Sorcières, mais je n’avais rien lu des autres collections alors j’ai fait la curieuse.

Le résumé de la quatrième de couverture commence ainsi « Doté d’une mémoire phonique hors du commun, le DJ Ferguson Sowell a créé le beat parfait. »
Une mémoire phonique: ça m’a tout de suite convaincu de faire l’acquisition du bouquin, pour savoir ce qu’il entendait par mémoire phonique, comment cela se matérialiserait dans le texte.
Je vous laisse  la suite du résumé (que je n’ai lu qu’une fois dans le train, juste avant le premier chapitre), disons que ça me facilitera la tâche pour en parler ensuite :
« Doté d’une mémoire phonique hors du commun, le DJ Ferguson Sowell a créé le beat parfait. Ne manque qu’un musicien de génie pour le mettre en valeur. Seul le jazzman d’avant-garde Charles Stone, alias le Schwa, en serait selon lui capable. Alors que ce dernier a mystérieusement disparu depuis des années, Sowell reçoit contre toute attente un indice de sa présence en provenance d’Allemagne. C’est le signal de son départ pour Berlin, où il se fait une place au bar le Slumberland. Toujours en quête du Schwa, il arpente les rues de la ville à la veille de la chute du Mur, fait l’expérience des derniers signes de la guerre froide, du relativisme culturel en général, de la musique en particulier et plus encore des limites de l’intégration de l’homme noir, tout en philosophant sur les subtilités linguistiques ou la rareté des couchers de soleil.

Dans ce troisième roman traversé par une verve jubilatoire, Paul Beatty distille avec humour une subtile réflexion sociohistorique sur un monde en pleine mutation. »

Petite anecdote : J’ai cherché « Charles Stone » sur les moteurs de recherches et je n’ai pas trouvé de musicien à ce nom (juste une marque de lunettes).


Ma connaissance de Berlin pendant la période du mur et après sa chute se limite à mes cours d’histoires et au film Good bye, Lenin !, autant dire que je ne suis pas du tout experte. Ce que j’ai trouvé intéressant dans ce livre est le fait que des personnages noirs (femmes et hommes) soient représenté-e-s dans ce contexte. Je n’avais jamais pensé à ce que cela représentait d’être noir-e en Allemagne pendant et juste après la guerre froide, et je trouve ça bien de nous rappeler qu’il y a des personnes dont on oublie l’existence et leurs implications dans l’Histoire. (ce n’est pas non plus le centre de l’intrigue, et il y a des passages qui m’échappent un peu tout de même, vu que je reste assez ignorante).
Je ne vais pas vous parler tant de la « réflexion sociohistorique » qui infuse dans l’intrigue, je ne me sens pas tout à fait légitime, mais plutôt de ce qui est dit de la musique, du son.


La quête du narrateur de retrouver un musicien pour rendre son beat parfait, vraiment parfait, m’a plu, alors qu’elle pourrait paraître assez absurde.
[Je viens de recommencer quatre fois mon paragraphe pour voir comment en parler sans vous spoiler].
Ayant cela en tête, il se laisse guider jusqu’à Berlin, dans ce bar, le Slumberland, où il sera en charge de remettre en état et de programmer le juke-box  ( devenir « son-melier » comme il le dit lui-même). On le suit dans ses découvertes de la ville et ses rencontres, et la musique est toujours là, quelque part, pas très loin ou tout à fait présente.
Écrire sur la musique, je m’y suis essayée plusieurs fois, et ça finissait toujours sur la même conclusion naïve que celle-ci n’a pas besoin de mot, ne peut se résumer.
Tandis que dans Slumberland, que ce soit les détails sonores qui déplient des souvenirs, des cadres, des mondes  ;  que ce soit des morceaux de musique qui se font échos, se parlent entre eux ou des réflexions sur ce qu’ils produisent chez celles et ceux qui les écoutent : la manière dont la musique est amenée dans ce livre m’a parlé.

« Maman feuilletait le Bellow et les pages crépitaient comme si l’article avait été imprimé sur des feuilles d’automnes numérotées » (p40), la métaphore nous fait vivre l’expérience sensorielle que réveille le son.  Un détail sonore va laisser apparaître toute une histoire ou un univers.
« Petit à petit, des sons plus fragiles et plus subtils de mon passé se mirent à dominer mes pensées : tous les adorables éternuements de chiots que j’avais entendu, le souffle de liberté qu’il y avait dans le chuintement du peloton du Tour de France en roue libre dans une descente, le potentiel artistique illimité du cliquetis d’un stylo quatre couleurs, l’excitation inhérente au grésillement d’une mèche de pétard. Je passais au crible tous ces sons et tâchais de retrouver le plus réconfortant de mon enfance, celui qui, sur mon lit de mort, serait vraiment le dernier que je voudrais entendre. » (p39-40)
Le son est la madeleine du personnage, et moi je me suis régalée de cette mémoire phonique qui s’infiltrait dans le texte.

« Plutôt que de jouer ces notes, il jouait avec les notes, il les mastiquait, les butinait, jusqu’à en faire des bonbecs acidulés, qu’il sortait roses et collants de ses instruments, et qu’il récupérait juste à temps pour les remâcher et recommencer à zéro » (p250)
La musique devient concrète. Dans les descriptions des musicien-ne-s, ou du DJ en train de jouer, on ne reste pas cantonné-e sur l’intention de l’interprète, on le ou la voit agir,on le ou la voit manipuler au présent la matière sonore. Cette incarnation de celui ou celle qui joue avec les sons donne à la musique une texture qui nous touche et qu’on touche, au sens presque littéral du terme « toucher », mais je ne vous en dit pas plus (suspense suspense, il va falloir le lire maintenant).

Le narrateur invente parfois des mots qu’il souhaiterait voir être ajoutés au dictionnaire, ce qui peut paraître anecdotique dans l’intrigue mais m’ plu dans le sens où l’on voit un personnage qui cherche, avec humour, parfois ironie, à nommer son expérience du monde (pétrie de sons).


Franchement, si vous êtes à tendance mélomane, s’il vous arrive d’être gelé-é sur un parquet de danse parce que la musique vous transporte quelque part, dans votre mémoire, ou vous donne l’impression de vivre le présent dans une autre dimension, n’hésitez pas à lire ce livre. C’est une écriture assez dense, j’ai, pour ma part, pas tout capté, mais rien que pour ce qui ce dit de l’expérience sonore, je le conseille.


Pour conclure, je vous laisse ici une bande sonore qui réunit des sons inscrits « à jamais » dans ma mémoire phonique, enregistrée un matin de septembre, à la fenêtre en compagnie de deux choux décoratifs : Le Havre, mémoire sonore

Lecture : Sorcières, sages-femmes, et infirmières. Une histoirE des femmes soignantes, Barbara Ehrenreich et Deirdre English

Bonjour,
Aujourd’hui, je vais vous parler d’un ouvrage militant sur l’histoire des femmes et de leur place dans la médecine.

Il ne s’agit pas de fiction mais d’un écrit de recherche militant :  je ne vais tout de même pas vous parler que de fiction !
Quel est donc le petit nom de ce mystérieux ouvrage ?? (pour le suspens, fermer quelques secondes les yeux avant de scroller)

 

Voici la belle couverture !

Sorcières, sages-femmes, et infirmières. Une histoirE des femmes soignantes, de Barbara Ehrenreich et Deirdre English, collection Sorcières, éditions Cambourakis, 2015. (il existe d’autres éditions en français il me semble).

Qu’est-ce que c’est  ?
Dans l’introduction à la seconde édition, les auteures font une genèse de cet ouvrage (« Comment tout a commencé », lisons-nous en titre) qu’elles nomment volontiers « pamphlet ». Cette introduction permet de comprendre les conditions de production de ce texte militant : le début des années 70, aux États-Unis alors qu’ il n’y avait pas beaucoup de littérature autour du rôle des femmes dans la médecine, et du rapport à nos corps qui en résultent (la majorité des médecin étaient des hommes, 90% de la profession médicale dans les années 70, y compris pour la gynécologie).


« Dans le Ladies’Home journal, que beaucoup de nos mères lisaient, la rubrique des conseils médicaux était intitulée « Dites-moi, Docteur ». Les femmes qui posaient trop de questions ou insistaient, par exemple, sur les naissances « naturelles » se trouvaient fréquemment cataloguées, jusque dans leur dossier médical, comme non coopérantes ou névrosées. » (p10)


Et dans le numéro 60 du magazine féminin Confidences du 30 juin 1939, voilà à quoi ressemblent les « conseils médicaux » : « ennemie de votre beauté, la constipation » !

Pour en revenir à notre ouvrage : suite à des cours auxquels les auteures ont contribué à mettre sur pied autour du corps des femmes (cycles menstruels, grossesse, ménopause…), Barbara Ehrenreich et Deirdre English ont commencer « à suspecter que les femmes n’ont pas toujours, dans toutes les circonstances, été à ce point dépossédées de ce qui concernait leur corps et leur santé. » (p11). En faisant le constat que « l’ignorance et [de] la perte de pouvoir des femmes » (p14) aux États-Unis dans les années 70 a des explications historiques, elles ont pris la décision d’écrire ce texte, et de le publier, en autoédition au début. On comprend pourquoi ce texte est qualifié de pamphlet dans le sens où il a été diffusé en premier lieu entre des groupes de femmes, des infirmières, dans des centres de santés, et dans des milieux militants.


Outre les deux introductions et la conclusion, cet ouvrage contient deux parties :
1- Un chapitre intitulé « Sorcellerie et médecine au Moyen-Âge » dans lequel les auteures s’appliquent à montrer la corrélation entre les femmes soignantes qui pratiquaient une médecine empirique et la chasse aux sorcières, dont une des conséquences est l’ascension de la profession médicale dominée par les hommes en Europe.

2- « Les femmes et l’ascension de la profession médicale aux États-Unis » : cette analyse est centrée sur le XIXème et le début  XXème siècle aux Etats-Unis, on y apprend la coexistence de docteurs de l’institution et de d’autres écoles (plus empiriques et plus accessibles pour les femmes et/ou les personnes noires et/ou de milieux sociaux plus précaires) au XIXème siècle. Peu à peu, ces écoles ont été contraintes de fermer puisque l’argent était données aux écoles « régulières ». Enfin les femmes de la classe moyenne ou aisée qui entamaient des études de médecine subissaient beaucoup de sexisme par les médecins, les étudiants et les enseignants (par exemple le refus de de donner un cours d’anatomie en présence d’une femme). Est aussi présentée l’émergence du métier d’infirmière majoritairement représentée par des femmes et qui naît à partir du rôle domestique des femmes. On comprend alors pourquoi, dans les années 70, la grande majorité des médecins sont des hommes.

Dans la postface de l’édition que je vous ai cité plus haut, Ana Colin, curatrice, axe sa réflexion sur les sorcières et les féministes qui se revendiquent sorcières aujourd’hui.

Ce rapide résumé ne peut contenir la densité de problématiques soulevées dans l’ouvrage, j’espère tout de même que vous voyez un peu plus de quoi il est question.


Et pourquoi je vous en parle déjà ?
Cet ouvrage vient toucher certaines notions que je trouve intéressantes, dans le sens où elles résonnent avec des interrogations et/ou vécus personnels (qui d’ailleurs viennent s’infuser dans certains de mes projets littéraires).

« Nous n’avons pas été spectatrices passives de l’histoire de la médecine » (p101) : je ne sais pas vous, mais moi, j’ai toujours plus ou moins cru que cette division genrée de la profession médicale (médecins hommes et femmes infirmières pour simplifier) était due au fait que les femmes n’avaient pas eu accès à la profession (ce qui n’est pas complètement faux non plus). Je trouve ça bien de connaître un peu plus l’histoire des femmes dans la médecine car cela mène  à mieux comprendre l’emprise du système sexiste (et raciste et classiste) dans lequel nous sommes. S’est développée avec le monopole des hommes dans la profession médicale une médecine différente de celle qui était pratiquée par les curatrices et curateurs du Moyen-Âge. Ça me rappelle certains débats que je peux avoir avec des proches sur la médecine dite conventionnelle et les médecines dites « alternatives », je ne déprécie aucune des deux qui ont leur pours et leurs contres, je pense que les deux pourraient même souvent se complémenter. Cependant, je constate qu’on considère souvent les médecines dites « alternatives » comme de la « sous-médecine », proche du placebo. J’ai l’impression qu’il en est de même pour la médecine empirique pratiquée par les femmes à l’époque, qui serait moins valide car moins scientifique.

L’analyse de l’arrivée du métier d’infirmière que font Barbara Ehrenreich et Deirdre English m’aide à mieux comprendre le malaise que j’ai quand je vais chez le médecin (particulièrement quand il s’agit de gynécologie).
Souvent (pas toujours heureusement), un diagnostique est établi mais on ne prend pas le temps de m’expliquer ce que ça représente : je me retrouve à « soigner » une partie de mon corps dont je ne connais pas les fonctionnements.
Les auteures ici mettent en évidence la distinction qui s’établit entre le diagnostic et la prescription des médecins d’un côté et le soin qui est réservé aux infirmières.
« Soigner, dans son sens le plus plein, consiste à apporter à la fois des remèdes et des soins, à être docteur et infirmière. […] Mais avec le développement de la médecine scientifique et avec la profession médicale moderne, les deux fonctions furent irrémédiablement séparées. » (p98)

Ce « pamphlet » présente  des analyses historiques du rôle des femmes dans la médecine pour s’en approprier et penser comment nous pouvons mettre en place des moyens d’avoir accès à la connaissance de nos corps, par exemple par des projets de self-help ( il s’agit au départ de groupe de femmes qui font entre elles des auto-examens gynécologiques, mais cette pratique ouvre aussi à des sujets comme la sexualité, les rapports entre hommes et femmes…) ou des centres gratuits qui permettent d’ouvrir la discussion et une écoute sur des sujets comme la sexualité (comme le Planning familial en France).

On pourrait objecter qu’il n’y a pas que les femmes qui subissent cela. Là encore, les auteures clarifient le fait qu’il s’agit d’oppressions qui implique un sexisme systémique, mais aussi un classisme et un racisme systémique.  Elles nous montrent par exemple que les clichés utilisés pour discréditer la médecine empirique qui pouvait aussi être pratiquée par des hommes, sont rattachés à une certaine vision de la femme : l’immoralité, le pragmatisme d’abord puis au XIXème siècle : le sentimentalisme, la délicatesse non scientifique. L’exemple du métier d’infirmière est également très parlant à ce sujet : bien-sûr qu’aujourd’hui le métier est un peu moins genré, il y a des hommes infirmiers, mais cela n’enlève pas que le métier a émergé à travers une professionnalisation des « rôles domestiques de la femme » (p96).

Dans la postface, Ana Colin établit un parallèle entre entre la division du travail  et du savoir dans le milieu médical qui est décrit par Barbara Ehrenreich et Deirdre English et la division du travail qui s’est opérée à la fin des terres agricoles communes : « Comme évoqué précédemment, les chasses aux sorcières historiques sont concomitantes avec la privatisation des terres communes et, par là même, avec l’introduction de la rémunération du travail paysan. À la sortie du Moyen-Âge, le serf ne travaille plus gratuitement pour un seigneur en échange d’un lopin de terre cultivable par sa famille; désormais, le paysan travaille contre rémunération et sa femme, démunie d’accès à la terre, intègre l’espace domestique. Exclue de toute activité économique dite « professionnelle », elle est rendue dépendante des gains de mari et son labeur, même s’il [le labeur de la femme] contribue à la production de capital, est désormais dévalorisé. » (p116)
Elle évoque également (p113) un lien entre « les communs digitaux » (comme l’open source par exemple)  et les « communs agricoles »: « ces deux types de pratiques aspirent à évoluer en dehors de l’économie capitaliste, à favoriser l’action collective et à préserver le domaine public selon une logique de partage.
Ces analogies ouvrent d’autres pistes de réflexions.


En bref, si le sujet vous intéresse, je vous conseille ce livre qui n’est pas trop long (une centaine de pages) et que j’ai trouvé abordable. Il y a une bibliographie (qui date de l’édition originale, il doit y avoir maintenant beaucoup d’autres études sur le sujet) pour approfondir.

OUF, écrire cet article était assez fastidieux pour moi, j’espère qu’il n’était pas trop long ni trop bafouillant pour vous, mais ça me tenait à cœur de le faire.

Et comme j’aime bien en rajouter, je vous mets ici le lien vers un entretien avec Isabelle Stengers (« scientifique de formation et aujourd’hui professeure de philosophie à l’Université Libre de Bruxelles ») paru dans la revue Jeff Klak ,sur les sorcières néo-païennes et la science moderne :
« Le prix du progrès ».

Je vous souhaite une bien belle journée ! À Bientôt !

Ah bon ? Écrire ça s’apprend ?

Bonjour bande d’oiseaux !

Pour mon retour sur ce blog, je vais aujourd’hui m’appliquer à essayer de vous expliquer (suite inopinée d’infinitifs) ce que j’ai appris pendant cette première année de master en Création littéraire.
Posons le cadre : c’était au Havre, et d’accord parfois il pleut, y’a souvent du vent (si bien que je ne peux plus avancer droit en vélo) mais figurez-vous que j’y ai vu les plus jolis couchers de soleil, tout rosis, à plonger dans l’eau grise de la Manche et narguer les bateaux (c’était un petit aparté pour celles et ceux qui me plaignent d’habiter dans cette ville)
Au Havre donc, j’y suis venue pour ce fameux master de création littéraire, voici le lien pour celles et ceux qui veulent voir de plus prêt (vive l’intersubjectivité) : Là !

Et c’est là où je vais m’appliquer à vous faire du discours rapporté, ouvrez les guillemets :
« mais voyons Elsa, écrire : c’est pas un truc qu’on apprend, ça vient ou ça vient pas » (en festival, au supermarché, en covoiturage, …)
« Écrire, ça se travaille, ça se fait, mais ça ne s’apprend pas, on va pas à l’école pour ça, c’est l’école de la vie » (au téléphone, par message, …)
« Regarde [placer ici le nom d’un-e auteur-e bien connu-e et reconnu-e] : lui/elle n’a pas fait une école pour écrire son CHEF-D’ŒUVRE » (collègues de ma licence en Lettres modernes (zêtes pas tou-te-s à penser ça, vous inquiétez pas)).

J’illustre avec les lieux que j’investis pour écrire. 1 : ma chambre (le bureau en position d’été : face à la fenêtre)

BEN VOYONS !
Alors : écrire est-ce que ça s’apprend ? (ou est-ce que je viens de dire une chose indécente à vous faire crier dans les chaumières).

Au début, je défendais ma thèse (oui, écrire ça s’apprend) par une rhétorique plutôt cynique :
Ah oui, essaie donc d’écrire un roman et si ça coule de source pour toi : et bien tant mieux, bravo, tu n’as pas besoin d’aller dans une école (et pis comme ça, y’a de la place à celles et ceux qui en ont envie). Si tu arrives à apprivoiser ta pratique et tes doutes et que ça te convient comme ça : chouette alors ! Si l’inspiration te tombe dessus comme les ongles te poussent sur les doigts : hibou ! (niveau 0 du jeu de mot).

Mais bon, en fait, ce n’était pas vraiment la bonne façon d’y répondre je crois (on fait ce qu’on peut). Je ne sais pas pourquoi, en France particulièrement, les gen-te-s sont allergiques à cette idée qu’écrire puisse s’apprendre. Peut-être à cause de ces poètes du XIXème siècle, inspirés et illuminés par je-ne-sais-quelle-grâce. Si c’est ça, j’ai pas de bol, parce que moi, cette inspiration ne me vient pas du TOUT. Je dois être un escargot sur l’échelle de l’auteur-e de génie.

Commençons par vous expliquer que le « Creative writting », ça vient des pays anglophones (Grande-Bretagne, États-Unis, …) et qu’en France c’est assez nouveau.
( y en a : à Paris 8
à Cergy-Pontoise (je n’arrive pas à vous copier le lien mais il se trouve facilement sur un moteur de recherche)
à Toulouse
et…. au Havre (tadam ! (voir ci-dessus pour le lien)).
Je pense que les formations en Création littéraire varient d’une école à l’autre, d’un pays à l’autre, et puis à cause de pleins de facteurs compliqués qui s’imbriquent et qui bougent au fil du temps (bienvenue dans la multifactorie littéraire).

Certain-e-s se disent que ce qui est créé dans ces écoles reste très scolaire. Je n’ai pas fait d’études sociologiques sur la production littéraires en master de Création Littéraire alors je ne saurais pas vous dire si cette affirmation est complètement fausse mais je crois que je peux vous dire qu’elle n’est pas complètement vraie.
Pour moi, qui suit d’un perfectionnisme sur-adaptée au milieu scolaire, je me suis prise une bonne claque cette année en voyant que développer mon écriture n’est pas du tout aussi simple que de retracer l’évolution  phonétique d’un mot latin jusqu’au français moderne en passant par le latin vulgaire, l’ancien et le moyen français et le français classique. Et je ne parle pas des notes, mais  plutôt du regard sur nos propres écrits, de travailler, puis de re-traivailler tout ça (et ainsi de suite).

2. Toujours ma chambre, avec le bureau face au canapé (oui vous n’avez pas de problème de vue). Le violoncelle me remplace sur le cliché.

Comme ni la réponse cynique, ni la pseudo-analyse sociologique ne se sont avérés très efficaces pour braver la doxa, je me suis dit que j’allais plutôt vous parler de mon expérience de cette année et de ce qui en ressort pour moi ( comme ça je me fais des auto-feedbacks).

C’EST PARTI !

PLUS ON EST DE FOUS/FOLLES PLUS ON RIT :
J’ai fait du théâtre, je fais de la musique et j’ai toujours déploré le fait que l’écriture c’est solitaire et que c’est très difficile pour moi de me motiver à me mettre devant une table et d’écrire (d’abord j’ai du mal à tenir en place, ensuite je suis toujours sur-perturbée par tous les sons autours de moi, pour finir je suis complètement seule, et tout le monde me dit : « t’as qu’à arrêter d’écrire si ça te met dans cet état ») : alors j’avoue, aller dans une école où j’allais rencontrer des personnes animées par l’envie d’écrire, ça me séduisait.
Écrire reste quand même majoritairement solitaire pour moi, même maintenant.
Mais dans ce master, on écoute les textes des autres, on se donne à voir nos univers.
On apprend à lire avec l’oeil d’un-e écrivant-e, a repérer ce qui nous plaît dans certains bouquins, et à s’en inspirer (perso grâce à ça, je me sens moins seule pour écrire).
On participe à des projets ensemble, du genre : – des radios avec la Radio PiedNu
(ici le lien du site de Piednu : « lieu de diffusion et création de musique nouvelle », géré par un de nos profs Emmanuel Laland, pour celles et ceux qui veulent jeter une oreille)
– des textes lus pour le Muma : musée du Havre
– le travail en workshop qui peut être solitaire ou collectif mais qui nous rapproche quand même et est l’occasion de se réunir dans nos pratiques.
– la création de Fanzines, des recueils de texte…
(en fait : on peut faire autant de projets en communs qu’on a de courage, d’énergie et d’inventivité).
Cette année, j’ai eu une longue période de mollesse. On a pas toujours réussi à prendre soin les un-e-s des autres et comme dans tout groupe il y a plus ou moins d’affinités qui circulent entre chacun-e. Ceci dit, on est quand même lié-e-s.

Et  on partage nos doutes, saupoudrés de nos inquiétudes, et on s’encourage. Je vous donne une petit exemple : en novembre, j’avais un syndrome de la page blanche si étendu que j’aurais pu skier dessus. Avec certain-e-s de la promo (quand je dis promo je parle des deux années confondues), nous avons décidé de partager nos avancements: dire combien de mots on avait écrits dans la journée (ce qui peut être stressant pour certain-e-s et stimulant pour d’autres, ce n’est pas la quantité qui compte) ou parler de si on arrivait ou pas à suivre nos objectifs. Moi, bon… le nombre de mots, j’ai vite vu que c’était pas le moment pour moi, par contre j’ai pu parlé de mes blocages et j’ai reçu de la part de mes acolytes des mots d’encouragements, des témoignages de leurs propres expériences de blocage, et des propositions de « techniques » à essayer pour casser la page blanche. C’était très réconfortant, et les choses qui m’ont été proposées m’ont pour certaines été très utiles par la suite (je parlerai sûrement un jour des « techniques » ou des « méthodes » pour l’écriture, et en quoi je ne trouve pas cela stupide parce qu’en se les appropriant et en les adaptant, ça peut s’avérer une grande aide).
ALORS MERCI BEAUCOUP À ELLES ET EUX !!!

J’ai aussi quelques correspondant-e-s (en master d’écriture mais aussi en dehors) à qui j’envoie mon travail et je crois que le master m’a aidé à savoir demander comment je voulais qu’on lise mes écrits en fonction de  la phase de travail dans laquelle je suis.

Enfin pour finir sur une touche savoureuse : c’est quand même super chouette d’aller boire un thé et de manger des petites pâtisseries, de pouvoir papoter (attention, cette méthode de travail n’est pas la plus efficace) et ensuite écrire un peu, ou lire, en compagnie de personnes qu’on apprécie, pendant que la pluie vient s’écraser sur les vitres du salon de thé !

3. Écrire à l’Air du thé au Havre

 

LE TEMPS (ET SA RELATIVITÉ)
Alors là, je ne dis pas qu’on ne fait pas l’expérience de la relativité temporelle en dehors d’une école de création littéraire. Il suffit que je joue du violoncelle pis que j’aille en cours, pis que je cuisine, pis que je lise, pis que finalement je me pose devant ma feuille pour écrire pour que  je me rende bien compte que le temps, c’est de la guimauve comme celle étirée par des machines dans les fêtes foraines.
Mais quand même, le master de Création littéraire, c’était déjà pour moi l’occasion de placer l’écriture comme activité principale et problématique phare  dans ma vie, je voulais voir ce que ça faisait.
Dans mon master, le premier semestre est plutôt chargé en cours à l’université et à l’école d’art (je vous ai dit qu’on alternait entre ces deux établissements ?), et le deuxième semestre est presque vide, c’est-à-dire réservé à l’écriture de notre projet (à part 2 cours en M1 et des workshops, et un stage si on en fait un) : autant vous dire qu’on fait deux expériences du temps très différentes. Pour moi, ça a été intéressant, je me rends compte que je n’arrive pas du tout à écrire si j’ai trop de temps libre et que j’ai besoin d’avoir une ou des activités qui me motivent et me font travailler autrement pour écrire un peu plus efficacement. Autrement dit : j’ai beaucoup de mal à me lever le matin en me disant que la seule chose que je dois faire dans ma journée, c’est écrire. En même temps : d’avoir pu vivre cette situation est une très bonne chose car c’est comme ça que j’apprends à aménager mon temps.
Pour finir, il y a aussi les deadlines, pour moi ça m’aide à organiser, et me force à pousser le projet assez loin et essayer d’y mettre un point final. Après je ne vous cache pas que c’est stressant.

4. La maison familiale, j’y suis assez mobile, j’y écris dans toutes les pièces jusque dans le jardin.

 

HELP : C’EST QUOI L’OUTIL DE LA CRÉATION LITTÉRAIRE ? (désolée il n’y aura pas de réponse arrêtée à cette question)
Quand je tombe sur une personne qui me fait une tête mi-éberluée et mi-sceptique alors que je lui raconte ce que je fais cette année, pour simplifier, il m’arrive de dire qu’une école de création littéraire, c’est comme une école d’art ou de musique mais tu remplaces [art] ou [musique] par écriture créative. On me rétorque (je dirais 88 pour cent du temps) que ce n’est pas la même chose : pour la musique, il y a le solfège et toute une technique à apprendre, pour l’art, il y a pleins d’outils qu’il faut savoir maîtriser. Certes. (même si je pense qu’il faudrait aussi nuancer ces affirmations sur la musique et l’art plastique einh !)
C’est vrai qu’en terme d’outils et de techniques, pour ce qui est de la création littéraire, c’est compliqué. Pour certain-e-s, y’en a pas c’est de l’ordre du talent ou du génie. Le problème c’est que quand je me contente de mon talent et ben je fais toujours la même chose et après je me sens comme quand je m’assois dans un fauteuil qui s’affaisse et duquel je ne peux plus sortir, même en m’appuyant très fort sur les accoudoirs.
Je suis plutôt d’avis qu’il y a beaucoup d’outils et de techniques (de trucs d’écrivain-e-s) : il y en a qui écrivent avec un tournevis, d’autres un serre-joints ou de la colle, et d’autres prennent le marteau et cassent tout pour faire des débris de littérature à souffler. Trêve de métaphore. J’aimerais vous parler d’une autre école (dans laquelle j’irais, pas dans ma vie prochaine parce que j’ai prévu d’être un chat, mais dans la suivante) : l’école nationale des arts de la marionnette de Charleville-Mézière (vous vous dites : mais quel est le rapport ? -patience-). Si vous regardez des vidéos sur l’école, vous voyez les images d’un grand atelier (l’Atelier de mes rêves) où chacun-e des étudiant-e-s a son bout de table, et chaque table est un monde à lui : des marionnettes en cours de construction faites en mousse, ou en bois, ou en scotch, ou en carton… Bref, avec tous les matériaux et les techniques disponibles, iels expérimentent et trouvent ce qui leur parle pour telle ou telle création.
Pour moi, il est là le lien : en master de création littéraire on peut aussi mettre la main à la pâte (ou à l’encre, ou au clavier d’ordi, enfin vous voyez l’idée). Et quelques fois, quelqu’un-e arrive et te dit qu’il ou elle  relit ses textes en les beuglant dans sa salle de bain (à titre d’exemple), et puis toi, tu peux essayer l’outil « lire-à-haute-voix-dans-la-salle-de-bain » ou juste « lire-à-haute-voix » ou l’adapter en « lire-à-haute-voix-en-marchant ».

J’ai eu du mal à me prendre en main cette année dans la formation, mais je pense vraiment que c’est un moyen possible (pas le seul au monde heureusement, mais un parmi d’autres) pour mieux connaître notre fonctionnement pour écrire, s’approprier des méthodes (ou des trucs) et traverser ses propres difficultés.

5. L’atelier du master (je précise que je n’ai jamais écris sur cette table haute en bois)

Je ferai d’autres billet de blog sur certain-e-s outils  pour écrire (j’aime bien dire outil parce que ça me donne l’impression d’être une artisane), parce que sinon cet article va être plus long que la route qui traverse le Chili du Nord au Sud.
Mais je vais quand même vous récapituler quelques choses qui, je crois, m’ont bien fait changer dans mon rapport à la création littéraire.

ÊTRE SUIVIE :
Dans notre master de création littéraire, nous avons un projet d’écriture (roman, nouvelles, poésie, essai, formes hybrides, et autres) à mener à bien pour le diplôme. Pour ce projet, nous avons un-e référent-e (que l’on choisit, et qui nous choisit un peu comme un-e directeur-ctrice de mémoire), qui nous accompagne, nous conseille, nous suit. La danseuse de bal que je suis (du verbe être) aime bien dire que ma référente me suit (du verbe suivre).
C’est-à-dire que c’est moi qui guide la danse : je choisi ce que je veux écrire mais discuter avec le ou la référent-e me permet d’être aiguillée, reprendre équilibre. Le ou la référent-e lit nos textes et les commente, il ou elle nous écoute, nous conseille parfois des lectures qui peuvent nous nourrir, émet des critiques (qu’on arrive plus ou moins à assimiler, ou qu’on comprend trois ans plus tard), et nous encourage (« aller, quand on tombe il faut se relever »).
Cette relation n’est pas toujours facile à établir je trouve, ç
a a peut-être pas l’air comme ça mais ça me semble très important d’apprendre à gérer les critiques et faire notre tambouille de manière constructive. C’est pas évident de faire la balance entre ce qui nous est dit et ce qu’on veut défendre.

Outre le ou la référent-e de projet, il y a d’autres professeur-e-s que nous pouvons solliciter, et /ou qui nous apportent aussi de la nourriture.
Pour vous donner quelques exemples : j’ai eu l’occasion de faire des workshops liés au son avec Emmanuel Lalande au studio PiedNu. Ceci m’a apporté des fortes envies de créations sonores, ainsi que la possibilité d’explorer de nouvelles choses telles que jouer du violoncelle pour accompagner une lecture (en étant sonorisée de manière à aller dans certains nuances et jouer avec le micro) ou apprendre à utiliser un revox  (magnétophone à bande).
J’ai aussi suivi un cours de théorie littéraire où nous devions lire un ouvrage de théorie en lien avec notre projet, ça nous permet de développer une réflexion sur notre travail de création.

STRUCTURE, COMPOSITION OU PELOTE DE LAINE
Là aussi je pense que j’approfondirai la question autre part mais j’en fait quand même allusion.
À l’école, il y a plusieurs écoles (comme les poupées russes): entre celles et ceux qui font des plans avant d’écrire, celles et ceux qui ont un mode d’écriture plus automatique ou spontané, celles et ceux qui écrivent beaucoup puis élaguent et celles et ceux qui brainstorment ou font des recherches avant d’écrire; il y a l’embarras du choix.
Bref, chaque mode d’écrire a ses bons côtés et ses mauvais côtés, c’est à chacun-e qu’il revient d’aller où ça convient le mieux.
Mais une chose à laquelle je crois fortement c’est que la manière dont on s’y prend influence ce qui en ressort, alors ça peut être utile, notamment quand on ne sait pas encore très bien ce qui nous correspond, d’avoir conscience de ces possibilités et d’oser essayer pour voir ce qui marche ou pas avec ce qu’on est.
On fait aussi notre cuisine en fonction du projet, d’où l’avantage de ne pas juger trop vite certains outils.
Pour donner un exemple : j’ai travaillé cette année sur un projet autour du personnage d’une marionnettiste. J’étais un peu perdue, je ne savais pas trop ce que je voulais raconter avec ce personnage, où la faire aller et surtout comment m’y prendre. J’étais partagée entre une envie de construire une intrigue et me laisser aller au fil de l’écriture. Finalement, je me suis rendue compte au fur et à mesure de mon travail que je composais, un peu comme de la musique,  en regroupant mes textes dans des mouvements qui ont une dynamique différente. Je reprenais des éléments déjà apparus auparavant dans mon texte, qui revenaient avec des variations plus tard. C’est là-dessus que je me suis basée pour avancer, même si ces répétitions-variations ont pu devenir plus anecdotiques alors qu’une intrigue a fini par prendre forme.

L’UNIVERSITÉ ET L’ÉCOLE DE DESIGN GRAPHIQUE ET D’ART
Notre master au Havre comporte des cours à l’université (de littérature, d’écriture et de langues étrangères) et des cours à l’Esadhar (école de design graphique et d’art), ce n’est pas le cas de tous les master de création littéraire en France qui ont chacun leurs spécificités. On a donc des professeur-e-s chercheur-e-s et chercheuses à l’université, des écrivain-e-s qui nous donnent des ateliers d’écritures et des workshops (et on est parfois hyper en adéquation et parfois hyper frustré-e-s), l’accès aux ateliers de l’école (son, reliure, sérigraphie, bois, PAO…) et un atelier pour nous, « les créa ».
Petit exemple : une étudiante du master fait de l’auto-édition, elle a appris à relier ses écrits. Elle m’a initié à un type de reliure (merci beaucoup à elle). J’ai une amie qui fait de la reliure au Chili, et c’est cher d’avoir tout le matériel chez soi et d’acquérir un savoir-faire, ici l’accès à ces ressources est facilité.

Bien-sûr tout n’est pas intéressant pour tout le monde.

J’ajouterais qu’au courant de l’année, nous avons pu rencontrer plusieurs professionnels du livre (auteur-e-s, libraire, éditeurs, responsables d’archives, le directeur du CNL…), ce qui nous donne la possibilité d’en apprendre un peu plus sur les chaînes (ou les cercles, comme vous voulez) dans lesquelles s’inscrivent ou peuvent s’inscrire les auteur-e-s. Et on a la possibilité de faire des stages, si l’on souhaite connaître un peu mieux certains domaines (auprès de radios, maison d’éditions, institutions culturelles ou autre).
Cette intensité de problématiques que nous avons abordé cette année a été déstabilisante pour moi, j’ai fini par me sentir un peu perdue par toutes ces directions proposées mais après décantation, je pourrai faire mon bonhomme de chemin avec certains de ces bagages.

6. En bus (sur un pont).
7. En train.
8. Un jour aussi : sur un bateau !

SI J’AVAIS SU, J’AURAIS PAS VENU ? ben en fait si, j’serais quand même venue. 
Alors, écrire ça s’apprend ? j’espère qu’après ce retour d’expérience vous êtes un peu plus convaincu-e-s. Écrire, ça s’apprend… pas que dans un master de création littéraire (mais pour moi c’est un moyen d’entrer dans cet apprentissage)… Écrire…ne s’arrête pas au master de master de création littéraire non plus… et ne s’apprend pas de manière unique.

Dans ce billet de blog, je vous fait un bilan qui me semble assez  positif, mais je ne vous cache pas que j’ai eu plusieurs crises au courant de cette année : j’ai même hésité à arrêter. Finalement, j’ai fait le choix de poursuivre cet apprentissage inhabituel pour moi, en deuxième année. (je ne voudrais pas vous, et me gâcher le plaisir de faire un nouveau billet extrêmement long l’an prochain pour vous dire mes doutes, mes joies et mes peines).
J’ai aussi beaucoup de choses à redire sur ce master : des frustrations, des choses pour lesquelles je ne suis pas en adéquation… mais j’ai décidé d’accepter que ça fasse partie, aussi, de l’expérience.
On ne peux pas vraiment savoir ce qui peut ressortir de cette aventure à l’avance, et malgré les failles je suis quand même contente d’y être venue. Ces formations en création littéraire ne sont pas faites pour tous le monde, et on a pas toujours la disponibilité pour s’y adapter.
Ce n’est pas grave (je crois) : pour écrire, et apprendre à écrire pour celles et ceux qui ne pondent pas des œuvres comme  les poules des œufs, il n’y a pas qu’un seul chemin !
(sky so vast is the sky ! (« Dindi », chanson de Jobim))

Sur ces bonnes paroles, je vais vous laisser. Pardonnez-moi pour mon incapacité à faire court et succinct !
Je suis sûre que j’ai oublié de vous dire des trucs mais ça attendra une prochaine fois.
N’hésitez pas à réagir, en particulier si vous avez envie de parler sur vos expériences et de vos pratiques d’écriture (que vous soyez en master de création littéraire ou pas, il y a pas de piédestal pour celui qui est en Creative writting hein !).

Recevez mes sincères salutations,  bien à vous, cordialement !

9. Alala ! Écrire les fesses sur les galets, à la plage !

Vue à la fenêtre

Façade vis-à-vis. Face à face qui grouille de vie. À travers la lucarne je regarde les autres vies dans la rue, dans l’immeuble d’en face.
Les lumières à chaque fenêtre ouverte m’ouvrent sur des scènes muettes qui se découpent dans le gris de cendre de l’immeuble. Petites scènes de maisons de poupées. Les deux amies attablées qui papotent, cigarette et portable en main.
L’armoire, vielle, massive, légèrement ornée auprès de laquelle un vieux monsieur est posté. Il s’adonne à la même occupation : regarder fourmiller le petit monde. Une chemise de nuit épaisse ouverte sur un marcel, il fait encore chaud.
Les rires des voisines qui s’échappent d’une fenêtre. Les cris répétés d’un bébé.
En bas, un homme vêtu d’un costume en tissu africain, une casquette NY sur la tête, se promène oisivement une bouteille à la main. Un petit rosé pour la promenade du dimanche soir. Peut-être est-il bien déterminé sur sa destination, tout en laissant croire le contraire. Le lampadaire et son halo de lumière, ce jour qui s’estompe mais ne s’éteint jamais. La nuit, en ville. Le grognement des voitures et les rumeurs des discussions.
La parlotte monte les étages, s’envole du trottoir jusqu’à la lucarne du 4ème, les grands débats et les disputes qu’on ne peut comprendre mais que l’on discerne malgré tout à l’intonation.
Les fissures sur le mur et les volets qui, un à un, se ferment comme les paupières fatiguées  qui closent le visage ridé des personnes âgées.
Tableau capturé derrière les barreaux du 4ème étage de la rue Thibaudière, un soir de septembre.

Nul homme n’est une île

Spectacle de danse. Cie Alias. Island.

Chaînon d’hommes et de femmes, de ceux qui nous habitent. Tout ce mouvement en un. Un et un font toujours des multiples. La solitude qui fait miroir. Seul parmi les autres, tous une histoire. Seul, mais plusieurs. Singulier mais multiple. Dans le vide, le grand, le paysage plat, l’horizon à perte de vue, peupler le regard. Se laisser prendre. Se laisser accaparer par les mouvements, le corps et les pensées qui explosent, roulent, tourneboulent, s’étalent en file. Chaîne de moi-même qui se disloque. Bientôt un kaléidoscope de mes yeux, éparpillement des sons. Image des autres. Les autres en moi qui se meuvent, qui fourmillent. Les autres en moi qui m’ouvrent la porte. Porte pour me lier, aller vers, attirer ce beau petit monde extérieur. Chaîne, ligne, brisure, morceaux, détachement, rapprochement.
Seul dans la contemplation.
Paysage de solitude.
Seul, mais jamais seul.
Autres seuls qui se contorsionnent.
Les îlots tourbillonnent, dans leur révolution fusionnent, se détachent, se touchent. Des milliers de cellules.
Ça tourne rond. Ça tourne pas rond. Ça tourne pas seul.

Maxence

Une nouvelle sur le vide. Sur le vide mais aussi sur l’attachement parfois absurde pour certains objets, que l’on charge de mémoire, d’idées, de sentiments.


Il se promenait dans le vague, ne sentant que le flou, le nuage de la ville lui glissant autour, comme s’il ne lui appartenait pas. Les visages n’étaient pourtant pas inexpressifs, des mines pressées, des jeunes enjoués, des croûtons rabougris, des vieux infantiles, des têtes sérieuses (peut être trop serrées dans leurs cravates), des cernes pendantes au-dessous des paupières fatiguées, des distraits maladroits La foule hétéroclite en mouvement. On pouvait même y voir les subtilités, des contrastes, une ambiguïté chez certains passants, l’oxymore inscrit dans leurs traits. Il y avait aussi l’original rongé par la timidité qui sort sapé comme un mauvais clown, mais dont l’état d’esprit n’adhère pas avec le comique de son accoutrement. La femme au visage verrouillé, la bouche serrée, les joues plates et cependant Les yeux trahissant un éclat de pétillement intérieur. Mais lui, Maxence, se promenait parmi ces visages changeants, cette foule hétéroclite en mouvement, sans ne plus rien y voir. Lui, il ne faisait que passer ; tous les métamorph’hommes qui l’entouraient à ce moment-là, c’est le narrateur qui vous les a décrits.

Ce jour-là, Maxence, le vendeur de journaux et de marrons chauds de la rue Saint Philippe, passait au travers de la ville sans pouvoir l’attraper. Il passait les rues, montait de petits escaliers, observait quelques montants de porte ornés, rebroussait chemin dans les culs de sac sans saisir ce cadre dans son réel, tel un labyrinthe en désordre.

Dans son métier, il avait vu des variétés de têtes, de caractères à lister, mais ils étaient devenus des ombres pour lui, des silhouettes dessinées à l’encre de Chine sur l’asphalte des trottoirs. D’accord, il aurait pu se réconcilier avec tout ce beau monde. Mais une exaspération naissant de son âge avancé vibrait dans tout son être. Son travail l’avait abandonné, il ne vendait plus des journaux, ceux qui donnent des nouvelles et les analysent ; il avait fallu se renouveler avec les magazines et les ramassis de faits divers. Les gens préféraient le mars glacé et les chips salées aux châtaignes qui vous réchauffent les mains l’hiver. Maxence jurait en rentrant seul chez lui. Il n’en voulait plus de ce travail qui l’avait déjà délaissé, il ne se réconcilierait pas avec le monde. Non, pas question d’être seul parmi des présences passantes. Il ne céderait pas à cette mauvaise tentation. Ce dont rêvait Maxence, c’était de présences chaudes et consolantes, qui sont là pour votre être et vous donnent à vivre. Il désirait juste une chose ou une personne qui lui donnerait envie d’exister, pour combler ce vide raturé d’exaspération. Enfin, il se trouvait déjà à l’opposé de la ville, très loin du kiosque à journaux de la rue Saint-Philippe, lorsqu’il remarqua que le paysage avait changé. Il avait cheminé ainsi dans des rues poreuses jusqu’à une vieille zone industrielle en friche. Il s’arrêta net devant un bâtiment aux poutres métalliques, la porte grande ouverte, chaînes et cadenas cassés sur le parking en gravier. Le tableau n’avait rien de charmant, mais ce qui intrigua notre cher Maxence fut la quantité d’objets que l’on pouvait voir à travers les carreaux brisés. Ces petites fentes d’images et de mystère furent ce qui incita le vieil homme à s’avancer et à entrer dans le bâtiment. Une fois dans l’antre de cette charpente en métal, il eut d’abord l’impression de voir une ancienne brocante ayant résisté au temps, puis d’être témoin d’une cathédrale d’incarnations. Tous ces objets qui l’entouraient ressemblaient à des fruits à coque abandonnés, tombés d’un camion. Voilà pourquoi il était si ému face à ce spectacle : en brisant tous ces fruits à coques, un trésor d’histoires, une vapeur marquée de souvenirs en ressortaient faisant revivre les contours de l’absence, racontant ce qui avait précédé l’abandon.

Jamais on avait vu le marchand de journaux du coin pleurer, alors que maintenant, dans un silence solitaire, il versait ses larmes une à une. Il laissait échapper chaque larme en traversant les colonnes d’objets. Des allées gonflées d’histoires de vie à libérer : une bibliothèque de livres abîmés, une table ronde amputée, un coupe-papier, un lustre ayant illuminé de belles soirées, une toupie qui s’était arrêtée de tourner, une caisse remplie d’un long échange épistolaire, un crachoir (même celui-ci avait son mot à dire), un porte-manteau aux multiples bras nus…

Et Maxence ne se sentait plus vide ni absent, il n’était plus flou dans le concret. Au milieu de ces objets recelant d’histoires oubliées et mises à la trappe, il avait compris que chacun perdait parfois sa présence au monde, se retrouvait sans contour. Il resta des heures à s’installer dans des fauteuils en osier, caresser des coussins poussiéreux, manipuler un pantin… Examiner chacune de ces trouvailles. Des cartes postales et des lettres l’attendrirent particulièrement. Son manque à vivre, c’était aussi les amours et les amitiés qu’il n’avait pas vécues. Pour se consoler, il éplucha et s’appropria ces récits pendant de longues heures. Un monde d’absents qui avait marqué au fer rouge ces objets se laissait désormais déchiffrer par le marchand de journaux.

Quelques semaines après cette grande découverte, au petit matin, on ne trouvait plus un seul journal dans le petit kiosque au coin de la rue Saint-Philippe. Les passants prenaient des mines étonnées en voyant les papiers d’importance et les racontars de bas étage disparaître, lancés directement dans la benne à papier. Le vieux monsieur aménageait un musée d’objets à l’apparence anodine. Des photos étaient accrochées à la place des titres du « Paris Match » ou du « Libération », une penderie à miroir, un siège face à une caisse remplie d’enveloppes, de vieux jouets et différents bibelots occupaient tout l’espace … Il transformait si bien le petit kiosque que certains amateurs de sudokus s’offusquèrent, mais il s’en remit et trouva même la réaction amusante. La foule en mouvement n’était plus une brochette d’expressions collées sur des visages, mais des personnes animées, habitées. Les curieux étaient attirés, s’arrêtaient pour être en présence de ce vieillard maintenant doté d’un vrai talent de conteur. Car aujourd’hui Maxence ne sentait plus les absences lui peser, il avait retourné la balance et présentait ces fruits à coques pour repeupler les manques à vivre de certains. À chaque absent son objet, à chaque objet son histoire. « Vous, monsieur, ce qu’il vous faut, c’est connaître cette vieille paire de lunettes que l’on avait oubliée un jour dans une rue. Regardez les-bien ! Elles sont cassées, il n’y a plus de verre, c’est que son propriétaire… », « Ces deux petites boites appartenaient un jour à une danseuse de cabaret… », « Voulez vous lire l’amour tendre qui se créa entre Odette et Charles ? C’est une histoire d’amour dont on ne sait ni la fin ni le début, éternelle donc et pleine de charme… ». Il continuait ainsi à dérouler des récits, certes inventés, mais libérant les objets et les gens de leurs absences. Les visages étrangers devenaient connus.

Bientôt, le petit musée de Maxence fut surnommé « le troquet de lumières » car les gens venaient se faire réchauffer et reloger le cœur. C’est au côté du miroir de la vieille penderie que Maxence capturait des visages si différents pour les illuminer. Dans les troquets du quartier, le Café de la Poste, Il Ristreto… la populace attablée autour de l’apéro trouvait même de quoi en faire un défouloir de jacassements. Il fallait les entendre ruminer les rumeurs, confesser des messes basses, théâtralement déballer, râler les ragots sur l’autre troquet, celui de la rue Saint-Philippe. Mais peu pour inquiéter les bonnes gens, les troquets en batailles d’histoires concurrençaient tout à fait les faits divers du kiosque à journaux, et animaient les lascars comme les naïfs, les ingénus comme les ivrognes du bistrot.

L’auteur.e : de l’étoffe des rois ou du costume d’Arlequin

L’auteur.e est un.e  ! Le.la créateur.trice ! Le.a dieu.déesse tout.e puissant.e ! Seul.e face à son parchemin pour une écriture inspirée, révélée… et hop ! en un tour de magie des mots lui sortent des mains, des doigts, des yeux, des oreilles, se déversent en patte de mouche sur le papier blanc. Et tac ! Voilà l’œuvre ! … euh pardon, le chef-d’œuvre ! L’émanation d’un cœur et qu’on ne s’avise pas à remettre en cause cette entité bien définie, hautement prestigieuse qu’est l’auteur.e !

À le.la hausser ainsi, si haut perché.e sur un piédestal de marbre, n’avons-nous pas tendance à avoir le vertige ? Il ne faut pas le.la copier, il.elle travaille seul et l’écriture sort de lui.elle comme l’eau d’une source.

Pourquoi ne pas le.la faire descendre des hauteurs, et le.la considérer comme un.e tisseur.euse, un.e tricoteur.teuse, qui créerait à force de travail et de reprise d’une étoffe de mots. Pourquoi ne pas imaginer l’auteur.e autrement : ce peut être un groupe, ce peut être un.e copiste qui fait des variantes, qui chante différemment le motif des autres, ce peut être une femme, un homme, un.e enfant, un.e ado, un vieux, une viielle, de tous les lieux , de toute les langues…  Peut-on le. la ranger dans une boîte, ne peut-il.elle pas choisir auprès de quelle épices il.elle veut être rangé.e ?

Celuielle qui écrit pour déclamer. Celuielle qui écrit dans des carnets au crayon de papier. Celuielle qui publie des gros volumes. Celuielle qui délaisse son ouvrage au bon vouloir des lecteurs. Celuielle qui chante ses vers ou ses rythmes…

Je finirais ce billet de ton léger ainsi : qu’est-ce que l’auteur.e ? La réponse reste ouverte et multiple. Son œuvre est en tout cas le fruit d’un travail, d’un effort d’essayer, de tenter de mettre les mots, trouver une voix …
À réfléchir, à interroger en tout cas…

Quelques pistes qui peuvent faire réfléchir sur le sujet :

Zimmermann (Michel), éd. Auctor et auctoritas. Invention et conformisme dans l’écriture médiévale.

http://litterature.ens-lyon.fr/litterature/dossiers/themes-genres-formes/la-figure-de-lauteur

https://www.unil.ch/files/live/sites/fdi/files/shared/Brochure20-21juin2013.pdf

 

Sonnez tambours

SONNEZ TAMBOURS

Je ne parlerai pas de l’araignée
qui me fait danser
jusqu’au talon

Ni de celle qui me fait
légèrement claudiquer
en marche arrière

Je pourrai poursuivre
virevoltant farfadet
ma spirale aléatoire:

Je suis tu m’est pour oeil contre oeil
giclent nos jambes
jaillissent nos prismes de charmes

te jauge me jauge nous jaugeant
en garde
en grande
conversation

*

Je parlerai
de la toile que tu hisses
à l’entour de ta taille

muleta
d’une torera sans souliers

de cela qui me retient
prisonnier de cet entrain
je suis tu es nous dansons

ce dont on ne peut parler il ne faut pas le taire
quand bien même on danserait au bord du ciel
quand bien même on effleurerait la terre


PCBS (Petit Corps en Bonne Santé)

Ô tango je préfère la natation

Ô TANGO JE PREFERE LA NATATION

Refrain : Tant d’os pour tenir tant d’eau
Naître flaque et tenir debout

Tant d’os pour poser un pied devant l’autre
Tant d’eau pour que respire la marche des corps

Tant d’eau pour que fluides muscles organes peaux
Tant d’os pour que portent sur tête sommet

Tant d’eau pour que circulent tout membres admis
Tant d’os pour que s’emboîtent tout membres amis

Il y a la cruche et l’eau
Les rides de secousses en surface
Le tournis des profondeurs
Et l’anse d’une main en forme d’anse tenue forte.
Vouaddé-millié !*

*selon le poète Victor Gelu, cette exclamation exprime la sensation d’un homme qui nage avec volupté, et plus
exactement « … de l’homme ce mortel trois fois heureux qui se pâme dans un océan de délices ».


PCBS (Petit Corps en Bonne Santé)

Traditionnel, érotique, transversale

TRADITIONNEL, EROTIQUE, TRANSVERSALE

Le parce monte et étire masse joie que
La terre et tête collé examain exopieds l’eau de passage.

Axpire c’est colonne longueur temps rond pour pousser et élargir
Etre au fil être au front à front pas de milieu de pas deux.

De deux s’il faut au repos large à substitue dépassé la
tourne est sèche c’est choix puis prochain pour et non tour ou renverse.

Si floue rives tout points collé midi de ventre passe
hardie hanches de volée épaule plate.

Un clic puis route en marche vous ceux dérive contrôlée rang rupt.


PCBS (Petit Corps en Bonne Santé)