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Lecture : Slumberland – de Paul Beatty

Cet été, je me suis donnée un petit défi : lire au moins un livre par semaine. J’ai donc pleins de lectures dont j’aimerais rendre compte ici, mais je prends mon temps. J’essaierais au plus de vous donner mes impressions sur le livre (ça va être difficile de ne pas vous révéler la fin; est-ce qu’on lit toujours un livre pour savoir la fin ?), et si il y a des choses qui me nourrissent dans mon écriture ou mon rapport au monde (étrangement ça va souvent de paire).


Slumberland

de Paul Beatty

Sur mon livre à moi je n’ai pas le bras du tourne-disque, c’était moins évident de savoir de quoi il serait question. (l’image vient du site des éditions Cambourakis : https://www.cambourakis.com/spip.php?article850)

Encore les Éditions Cambourakis, me diriez-vous ! Je vous avoue que ma bouquinite aiguë m’a assez souvent menée vers cette édition ces derniers temps, je connaissais la collection Sorcières, mais je n’avais rien lu des autres collections alors j’ai fait la curieuse.

Le résumé de la quatrième de couverture commence ainsi « Doté d’une mémoire phonique hors du commun, le DJ Ferguson Sowell a créé le beat parfait. »
Une mémoire phonique: ça m’a tout de suite convaincu de faire l’acquisition du bouquin, pour savoir ce qu’il entendait par mémoire phonique, comment cela se matérialiserait dans le texte.
Je vous laisse  la suite du résumé (que je n’ai lu qu’une fois dans le train, juste avant le premier chapitre), disons que ça me facilitera la tâche pour en parler ensuite :
« Doté d’une mémoire phonique hors du commun, le DJ Ferguson Sowell a créé le beat parfait. Ne manque qu’un musicien de génie pour le mettre en valeur. Seul le jazzman d’avant-garde Charles Stone, alias le Schwa, en serait selon lui capable. Alors que ce dernier a mystérieusement disparu depuis des années, Sowell reçoit contre toute attente un indice de sa présence en provenance d’Allemagne. C’est le signal de son départ pour Berlin, où il se fait une place au bar le Slumberland. Toujours en quête du Schwa, il arpente les rues de la ville à la veille de la chute du Mur, fait l’expérience des derniers signes de la guerre froide, du relativisme culturel en général, de la musique en particulier et plus encore des limites de l’intégration de l’homme noir, tout en philosophant sur les subtilités linguistiques ou la rareté des couchers de soleil.

Dans ce troisième roman traversé par une verve jubilatoire, Paul Beatty distille avec humour une subtile réflexion sociohistorique sur un monde en pleine mutation. »

Petite anecdote : J’ai cherché « Charles Stone » sur les moteurs de recherches et je n’ai pas trouvé de musicien à ce nom (juste une marque de lunettes).


Ma connaissance de Berlin pendant la période du mur et après sa chute se limite à mes cours d’histoires et au film Good bye, Lenin !, autant dire que je ne suis pas du tout experte. Ce que j’ai trouvé intéressant dans ce livre est le fait que des personnages noirs (femmes et hommes) soient représenté-e-s dans ce contexte. Je n’avais jamais pensé à ce que cela représentait d’être noir-e en Allemagne pendant et juste après la guerre froide, et je trouve ça bien de nous rappeler qu’il y a des personnes dont on oublie l’existence et leurs implications dans l’Histoire. (ce n’est pas non plus le centre de l’intrigue, et il y a des passages qui m’échappent un peu tout de même, vu que je reste assez ignorante).
Je ne vais pas vous parler tant de la « réflexion sociohistorique » qui infuse dans l’intrigue, je ne me sens pas tout à fait légitime, mais plutôt de ce qui est dit de la musique, du son.


La quête du narrateur de retrouver un musicien pour rendre son beat parfait, vraiment parfait, m’a plu, alors qu’elle pourrait paraître assez absurde.
[Je viens de recommencer quatre fois mon paragraphe pour voir comment en parler sans vous spoiler].
Ayant cela en tête, il se laisse guider jusqu’à Berlin, dans ce bar, le Slumberland, où il sera en charge de remettre en état et de programmer le juke-box  ( devenir « son-melier » comme il le dit lui-même). On le suit dans ses découvertes de la ville et ses rencontres, et la musique est toujours là, quelque part, pas très loin ou tout à fait présente.
Écrire sur la musique, je m’y suis essayée plusieurs fois, et ça finissait toujours sur la même conclusion naïve que celle-ci n’a pas besoin de mot, ne peut se résumer.
Tandis que dans Slumberland, que ce soit les détails sonores qui déplient des souvenirs, des cadres, des mondes  ;  que ce soit des morceaux de musique qui se font échos, se parlent entre eux ou des réflexions sur ce qu’ils produisent chez celles et ceux qui les écoutent : la manière dont la musique est amenée dans ce livre m’a parlé.

« Maman feuilletait le Bellow et les pages crépitaient comme si l’article avait été imprimé sur des feuilles d’automnes numérotées » (p40), la métaphore nous fait vivre l’expérience sensorielle que réveille le son.  Un détail sonore va laisser apparaître toute une histoire ou un univers.
« Petit à petit, des sons plus fragiles et plus subtils de mon passé se mirent à dominer mes pensées : tous les adorables éternuements de chiots que j’avais entendu, le souffle de liberté qu’il y avait dans le chuintement du peloton du Tour de France en roue libre dans une descente, le potentiel artistique illimité du cliquetis d’un stylo quatre couleurs, l’excitation inhérente au grésillement d’une mèche de pétard. Je passais au crible tous ces sons et tâchais de retrouver le plus réconfortant de mon enfance, celui qui, sur mon lit de mort, serait vraiment le dernier que je voudrais entendre. » (p39-40)
Le son est la madeleine du personnage, et moi je me suis régalée de cette mémoire phonique qui s’infiltrait dans le texte.

« Plutôt que de jouer ces notes, il jouait avec les notes, il les mastiquait, les butinait, jusqu’à en faire des bonbecs acidulés, qu’il sortait roses et collants de ses instruments, et qu’il récupérait juste à temps pour les remâcher et recommencer à zéro » (p250)
La musique devient concrète. Dans les descriptions des musicien-ne-s, ou du DJ en train de jouer, on ne reste pas cantonné-e sur l’intention de l’interprète, on le ou la voit agir,on le ou la voit manipuler au présent la matière sonore. Cette incarnation de celui ou celle qui joue avec les sons donne à la musique une texture qui nous touche et qu’on touche, au sens presque littéral du terme « toucher », mais je ne vous en dit pas plus (suspense suspense, il va falloir le lire maintenant).

Le narrateur invente parfois des mots qu’il souhaiterait voir être ajoutés au dictionnaire, ce qui peut paraître anecdotique dans l’intrigue mais m’ plu dans le sens où l’on voit un personnage qui cherche, avec humour, parfois ironie, à nommer son expérience du monde (pétrie de sons).


Franchement, si vous êtes à tendance mélomane, s’il vous arrive d’être gelé-é sur un parquet de danse parce que la musique vous transporte quelque part, dans votre mémoire, ou vous donne l’impression de vivre le présent dans une autre dimension, n’hésitez pas à lire ce livre. C’est une écriture assez dense, j’ai, pour ma part, pas tout capté, mais rien que pour ce qui ce dit de l’expérience sonore, je le conseille.


Pour conclure, je vous laisse ici une bande sonore qui réunit des sons inscrits « à jamais » dans ma mémoire phonique, enregistrée un matin de septembre, à la fenêtre en compagnie de deux choux décoratifs : Le Havre, mémoire sonore

Mazurka

   Rien que le nom fait danser la langue dans notre bouche. Trois syllabes bien distinctes, trois temps pour savourer nos pas. La suspension, qui rend heureux les danseurs friands de suspens et de plaisirs. Un, deux… ahah, un petit temps en suspens pour se regarder, jouer le flamand rose, profiter de ce cours répit pour imaginer une suite improvisée sur et avec la musique. Mazurka qui pourtant à réussi à me lasser, et peut-être me rebeller. Mazurka souvent si langoureuse, chamallow, marshmallow, à se souffler des petits mots doux à l’oreille, et ne faire plus qu’un dans une masse de jambes et de bras qui ondulent. Mazurka, je l’avait pour un temps délaissée, plutôt aux couples charmés par ces mélodies d’amour dégoulinant, sérieux dans le jeu de la sensualité.
Mazurka avec qui je viens de me réconcilier, le flamand rose séducteur a muté en un cheval. Mazurka d’équitation tu es devenue ! Avec ton pas sautillant, joueur mêlé à la douceur coulante de la valse dans cette fameuse danse des Flandres que je viens d’apprendre. Mazurka de poney, mazurka cheval, tu m’as donné la clé. A l’excès de chamallow, il suffit d’un saut pétillant, d’une tendre touche d’humour !

   Un, deux… ça pétille, ça frétille, le sourire suspendu aux lèvres. Un, deux, trois, prêt à surprendre. Un, deux… un burlesque clown flamand. Un, deux, trois, métamorphose du mouvement.
Mazurka, prétexte pour un dialogue malicieux…. Un, deux et…