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Vue à la fenêtre

Façade vis-à-vis. Face à face qui grouille de vie. À travers la lucarne je regarde les autres vies dans la rue, dans l’immeuble d’en face.
Les lumières à chaque fenêtre ouverte m’ouvrent sur des scènes muettes qui se découpent dans le gris de cendre de l’immeuble. Petites scènes de maisons de poupées. Les deux amies attablées qui papotent, cigarette et portable en main.
L’armoire, vielle, massive, légèrement ornée auprès de laquelle un vieux monsieur est posté. Il s’adonne à la même occupation : regarder fourmiller le petit monde. Une chemise de nuit épaisse ouverte sur un marcel, il fait encore chaud.
Les rires des voisines qui s’échappent d’une fenêtre. Les cris répétés d’un bébé.
En bas, un homme vêtu d’un costume en tissu africain, une casquette NY sur la tête, se promène oisivement une bouteille à la main. Un petit rosé pour la promenade du dimanche soir. Peut-être est-il bien déterminé sur sa destination, tout en laissant croire le contraire. Le lampadaire et son halo de lumière, ce jour qui s’estompe mais ne s’éteint jamais. La nuit, en ville. Le grognement des voitures et les rumeurs des discussions.
La parlotte monte les étages, s’envole du trottoir jusqu’à la lucarne du 4ème, les grands débats et les disputes qu’on ne peut comprendre mais que l’on discerne malgré tout à l’intonation.
Les fissures sur le mur et les volets qui, un à un, se ferment comme les paupières fatiguées  qui closent le visage ridé des personnes âgées.
Tableau capturé derrière les barreaux du 4ème étage de la rue Thibaudière, un soir de septembre.

Maxence

Une nouvelle sur le vide. Sur le vide mais aussi sur l’attachement parfois absurde pour certains objets, que l’on charge de mémoire, d’idées, de sentiments.


Il se promenait dans le vague, ne sentant que le flou, le nuage de la ville lui glissant autour, comme s’il ne lui appartenait pas. Les visages n’étaient pourtant pas inexpressifs, des mines pressées, des jeunes enjoués, des croûtons rabougris, des vieux infantiles, des têtes sérieuses (peut être trop serrées dans leurs cravates), des cernes pendantes au-dessous des paupières fatiguées, des distraits maladroits La foule hétéroclite en mouvement. On pouvait même y voir les subtilités, des contrastes, une ambiguïté chez certains passants, l’oxymore inscrit dans leurs traits. Il y avait aussi l’original rongé par la timidité qui sort sapé comme un mauvais clown, mais dont l’état d’esprit n’adhère pas avec le comique de son accoutrement. La femme au visage verrouillé, la bouche serrée, les joues plates et cependant Les yeux trahissant un éclat de pétillement intérieur. Mais lui, Maxence, se promenait parmi ces visages changeants, cette foule hétéroclite en mouvement, sans ne plus rien y voir. Lui, il ne faisait que passer ; tous les métamorph’hommes qui l’entouraient à ce moment-là, c’est le narrateur qui vous les a décrits.

Ce jour-là, Maxence, le vendeur de journaux et de marrons chauds de la rue Saint Philippe, passait au travers de la ville sans pouvoir l’attraper. Il passait les rues, montait de petits escaliers, observait quelques montants de porte ornés, rebroussait chemin dans les culs de sac sans saisir ce cadre dans son réel, tel un labyrinthe en désordre.

Dans son métier, il avait vu des variétés de têtes, de caractères à lister, mais ils étaient devenus des ombres pour lui, des silhouettes dessinées à l’encre de Chine sur l’asphalte des trottoirs. D’accord, il aurait pu se réconcilier avec tout ce beau monde. Mais une exaspération naissant de son âge avancé vibrait dans tout son être. Son travail l’avait abandonné, il ne vendait plus des journaux, ceux qui donnent des nouvelles et les analysent ; il avait fallu se renouveler avec les magazines et les ramassis de faits divers. Les gens préféraient le mars glacé et les chips salées aux châtaignes qui vous réchauffent les mains l’hiver. Maxence jurait en rentrant seul chez lui. Il n’en voulait plus de ce travail qui l’avait déjà délaissé, il ne se réconcilierait pas avec le monde. Non, pas question d’être seul parmi des présences passantes. Il ne céderait pas à cette mauvaise tentation. Ce dont rêvait Maxence, c’était de présences chaudes et consolantes, qui sont là pour votre être et vous donnent à vivre. Il désirait juste une chose ou une personne qui lui donnerait envie d’exister, pour combler ce vide raturé d’exaspération. Enfin, il se trouvait déjà à l’opposé de la ville, très loin du kiosque à journaux de la rue Saint-Philippe, lorsqu’il remarqua que le paysage avait changé. Il avait cheminé ainsi dans des rues poreuses jusqu’à une vieille zone industrielle en friche. Il s’arrêta net devant un bâtiment aux poutres métalliques, la porte grande ouverte, chaînes et cadenas cassés sur le parking en gravier. Le tableau n’avait rien de charmant, mais ce qui intrigua notre cher Maxence fut la quantité d’objets que l’on pouvait voir à travers les carreaux brisés. Ces petites fentes d’images et de mystère furent ce qui incita le vieil homme à s’avancer et à entrer dans le bâtiment. Une fois dans l’antre de cette charpente en métal, il eut d’abord l’impression de voir une ancienne brocante ayant résisté au temps, puis d’être témoin d’une cathédrale d’incarnations. Tous ces objets qui l’entouraient ressemblaient à des fruits à coque abandonnés, tombés d’un camion. Voilà pourquoi il était si ému face à ce spectacle : en brisant tous ces fruits à coques, un trésor d’histoires, une vapeur marquée de souvenirs en ressortaient faisant revivre les contours de l’absence, racontant ce qui avait précédé l’abandon.

Jamais on avait vu le marchand de journaux du coin pleurer, alors que maintenant, dans un silence solitaire, il versait ses larmes une à une. Il laissait échapper chaque larme en traversant les colonnes d’objets. Des allées gonflées d’histoires de vie à libérer : une bibliothèque de livres abîmés, une table ronde amputée, un coupe-papier, un lustre ayant illuminé de belles soirées, une toupie qui s’était arrêtée de tourner, une caisse remplie d’un long échange épistolaire, un crachoir (même celui-ci avait son mot à dire), un porte-manteau aux multiples bras nus…

Et Maxence ne se sentait plus vide ni absent, il n’était plus flou dans le concret. Au milieu de ces objets recelant d’histoires oubliées et mises à la trappe, il avait compris que chacun perdait parfois sa présence au monde, se retrouvait sans contour. Il resta des heures à s’installer dans des fauteuils en osier, caresser des coussins poussiéreux, manipuler un pantin… Examiner chacune de ces trouvailles. Des cartes postales et des lettres l’attendrirent particulièrement. Son manque à vivre, c’était aussi les amours et les amitiés qu’il n’avait pas vécues. Pour se consoler, il éplucha et s’appropria ces récits pendant de longues heures. Un monde d’absents qui avait marqué au fer rouge ces objets se laissait désormais déchiffrer par le marchand de journaux.

Quelques semaines après cette grande découverte, au petit matin, on ne trouvait plus un seul journal dans le petit kiosque au coin de la rue Saint-Philippe. Les passants prenaient des mines étonnées en voyant les papiers d’importance et les racontars de bas étage disparaître, lancés directement dans la benne à papier. Le vieux monsieur aménageait un musée d’objets à l’apparence anodine. Des photos étaient accrochées à la place des titres du « Paris Match » ou du « Libération », une penderie à miroir, un siège face à une caisse remplie d’enveloppes, de vieux jouets et différents bibelots occupaient tout l’espace … Il transformait si bien le petit kiosque que certains amateurs de sudokus s’offusquèrent, mais il s’en remit et trouva même la réaction amusante. La foule en mouvement n’était plus une brochette d’expressions collées sur des visages, mais des personnes animées, habitées. Les curieux étaient attirés, s’arrêtaient pour être en présence de ce vieillard maintenant doté d’un vrai talent de conteur. Car aujourd’hui Maxence ne sentait plus les absences lui peser, il avait retourné la balance et présentait ces fruits à coques pour repeupler les manques à vivre de certains. À chaque absent son objet, à chaque objet son histoire. « Vous, monsieur, ce qu’il vous faut, c’est connaître cette vieille paire de lunettes que l’on avait oubliée un jour dans une rue. Regardez les-bien ! Elles sont cassées, il n’y a plus de verre, c’est que son propriétaire… », « Ces deux petites boites appartenaient un jour à une danseuse de cabaret… », « Voulez vous lire l’amour tendre qui se créa entre Odette et Charles ? C’est une histoire d’amour dont on ne sait ni la fin ni le début, éternelle donc et pleine de charme… ». Il continuait ainsi à dérouler des récits, certes inventés, mais libérant les objets et les gens de leurs absences. Les visages étrangers devenaient connus.

Bientôt, le petit musée de Maxence fut surnommé « le troquet de lumières » car les gens venaient se faire réchauffer et reloger le cœur. C’est au côté du miroir de la vieille penderie que Maxence capturait des visages si différents pour les illuminer. Dans les troquets du quartier, le Café de la Poste, Il Ristreto… la populace attablée autour de l’apéro trouvait même de quoi en faire un défouloir de jacassements. Il fallait les entendre ruminer les rumeurs, confesser des messes basses, théâtralement déballer, râler les ragots sur l’autre troquet, celui de la rue Saint-Philippe. Mais peu pour inquiéter les bonnes gens, les troquets en batailles d’histoires concurrençaient tout à fait les faits divers du kiosque à journaux, et animaient les lascars comme les naïfs, les ingénus comme les ivrognes du bistrot.