Archives pour la catégorie Mots bal(l)adés dans la danse

Corps et décors

Corps rythmés, coordonnés, mouvements pluriels : les pieds en chœurs et l’articulation des corps qui se disloquent. Sur le parquet, ils tournoient. Dans le flou de cette mouvance, dans le souffle de leur chair envolée par la musique, je sens mon enveloppe étrangement statique. Droite comme un pic, impressionnée par le spectacle qui envahit mes yeux. Je sens les vibrations de ces masses, comment elles prennent appui sur les temps forts et se volatilisent ensuite dans la mélodie. Une armée de chevilles qui se tordent simultanément. Ces articulations imbriquées en un seul rouage créent en chaîne un angle harmonieux, dans un même geste. Statique, panique. Seule au milieu d’une foule inconnue de danseurs. Obnubilée. Sous ma peau, tout mon sang semble palpiter : mi-tremblement et mi-fourmilles, un serpent qui s’allonge et remonte dans mon ventre, sous ma poitrine, lacère mes pieds, paralyse mes mains.

La musique s’adoucit, les endiablés se lient par paires, explorent l’espace qu’ils ont, s’emmêlent, se mêlent et se démêlent. Moi je ne pourrais pas bouger, ici depuis quelques minutes, je sens chaque cellule de mon corps reculer. Pourtant je reste. Pour m’abstraire je ferme les yeux. Sous mes paupières, je devine encore ces corps qui comme des présences chaudes et imposantes passent auprès de moi. J’écoute, j’écoute les sons, ils me charment, me calment quelque peu.

Insidieusement dans cette collision de sensations, voilà un bras qui vient me frôler, j’attends le mouvement de détachement, mais il n’a pas lieu : la peau de ce bras, douce, chaleureuse, accueillante persiste contre moi. Je me retourne, et dans le flou de mes yeux éblouis, un visage, sans corps, me fait face, léger sourire encadré de deux traits courbes qui m’ouvrèrent à la confiance, un monde à découvrir. Je comprends que ce bras a maintenant attrapé ma main pour me chercher, me lancer dans la danse.

Danseurs aux Grands Bals de l'Europe, Saint-Gervais (2014)
Danseurs aux Grands Bals de l’Europe, Saint-Gervais (2014)

J’accepte, je souris, mes lèvres un peu crispées de cette profonde timidité qui au fond de moi se faufile. Il m’invite et presque aussitôt, nous nous tenons épaule face à épaule, accrochés par nos mains légèrement moites. Chemin de son épaule à ma clavicule, mon bras repose sur le sien. Dans mon dos, sa main s’est posée, scotchée avec douceur en dessous de mes omoplates. Les premières mesures, cette seconde enveloppe invisible qui m’avait presque toujours protégée me semble être tombée, mise à nu dans cette proximité face à l’intimité joueuse de mon cavalier. Je me raidis, réaction de protection. Il me regarde, rit un peu, et dans son œil apparaît son attention. Il m’entraîne, m’emporte, m’accompagne valser. Trois temps, nous voyageons dans les vides laissés par les autres. Trois temps, je me détends, nos yeux clignent, il se ressaisit. Trois temps : nos poitrines s’avancent, nos bassins se déhanchent, nos pieds s’élancent. Trois temps : regards en biais, œil droit contre œil droit, finalement nos corps en accord.

La magie opère soudainement : nous sommes deux, nous sommes un. La musique vibre en nous, nous assemble, nous empoigne. L’énergie de son torse, poussé par son dos, mouvements soulevés par les basses de l’accordéon. Au-delà de ses épaules, muraille coordinatrice de la déambulation, un torrent, un courant : traînée de couleurs et cortège de silhouettes. Le tournis, l’ivresse me prend. Pour reprendre pied, je regarde son œil, avec comme point fixe cette pupille. Même celle-ci est élastique, grossit et rapetisse, au fil des tournants d’ombre et de lumière. La chaleur se dégage entre sa nuque et mon cou. Dans un sursaut de musique, la vague de chaleur est évacuée, voilà sa main qui me fait tournoyer, m’éloigne, et avec adresse me ramène dans le berceau de ces bras malicieux. Bientôt, je me prends à ce jeu. Une hanche, une main insistante, un pied pivot pour ballotter son corps ambulant. Nos yeux dialoguent dans cette dialectique corporelle. Je lis dans nos faits et gestes un sens à l’histoire que raconte la musique. La maladresse toujours présente dans mon ventre un peu mariné a mué dans mon cœur en bataille en une musique rêveuse.

Le silence s’affale soudainement. Suspendus dans notre vol, nous restons presque immobiles. Mes sens s’éveillent : les gouttes de sueurs qui glissent le long de notre peau, la chaleur qui vient se coller à nos mains moites, les muscles qui affaissent comme des poids et pèsent sur mon dos. Dans ce bourdon anarchique des voix qui fusent dans l’espace je regarde mes pieds, trop petits dans leurs ballerines usées. Tout près, les pieds de mon compagnon de danse, longs, presque trop avec leurs pointes qui viennent taquiner mes chaussures. J’ose lever la tête, un sourire est incrusté sur son visage, qui en dit long, et c’est comme si nous nous connaissions.