Émilien

 

                                                                                           Émilien

« Au fond du jardin… au fond du jardin… au fond du jardin… ». Voilà ce que je m’étais mise à gémir comme un vieux vinyle rayé ce matin-là lorsqu’on me retrouva étendue dans la boue, devant la maison de Monsieur Tabbs. C’est que justement on avait retrouvé Monsieur Tabbs allongé au fond du jardin, sommeillant avec un air ébahi au visage. « Au fond du jardin… non mais quelle idée… », je peste encore en riant un peu maintenant que cette histoire digne d’une bande dessinée ou d’un conte s’est terminée.

Au fond du jardin… Je vais tout de même préciser que notre histoire ne commence pas au
fond du jardin mais dans la maison de Monsieur Tabbs. Ou plutôt par mon rôle dans cette maison, le rôle dont m’avaient assignée ses enfants et non lui-même. Au départ, je ne suis que femme de ménage, qui se rend de d’habitat en habitat, telle une nomade, pour enlever la crasse et la poussière. Avec les années que j’avais passées à récurer chez Monsieur Tabbs, ses enfants avaient fini par me demander si je pouvais venir tous les jours, pour me sédentariser chez lui telle une femme de compagnie.

J’aimais beaucoup Monsieur Tabbs bien qu’il fût l’exemple même de l’homme bourru. À plusieurs reprises, il m’avait traitée de harpie, notamment la fois où je lui avais annoncé que j’allais passer le plus clair de mon temps chez lui. « C’est parce que vous êtes un vieux crabe avarié que je dois venir » – lui avais-je rétorqué. Il avait fui la pièce en diagonale, sautillant sur ses jambes de vieil homme, imitant un crabe courroucé.

J’allais donc tous les jours chez Monsieur Tabbs, ancien marin selon ses dires. En réalité, il n’avait été que pêcheur et son bateau n’avait jamais navigué bien loin. Il avait aussi tenu une petite épicerie, « une sacrée dépanneuse » déclarait-il d’un air jovial. Émilien Tabbs aimait enrober les récits sur sa vie d’un air de preux chevalier, en enjolivant les moindres détails. C’est ainsi qu’un jour où nous nous étions mis à table, Émilien avait mimé l’épopée homérique d’un repas entre amis et les multiples péripéties qui s’en étaient suivies. Autant vous dire que part la suite, il fallut nettoyer des débris de nourriture qu’il avait envoyé valser un peu partout en nous contant son histoire. Un autre jour, alors qu’il était  venu observer (et commenter) ma manière de brosser la cuvette des toilettes, il s’était enflammé dans la description de travaux sur la tuyauterie d’un bâtiment comme s’il se fût agi des intestins d’une baleine.

Bien qu’il fût âgé, Émilien portait un marcel blanc et un short en coton bleu clair, le même
accoutrement que dans sa jeunesse. Une personne quelconque verrait en lui un visage digne et paisible, cerclé de rides partant des yeux pour avoir beaucoup souri. Les genoux avaient commencé  à gonfler mais le reste du corps conservait une silhouette efflanquée.
Dès mon arrivée, Monsieur Tabbs s’affairait avec la souplesse d’une flamme dansante, d’un air calme. Mais qui le connaissait savait que cela bouillonnait à l’intérieur. Étant sa femme de ménage, je balayais souvent des ombres du passage d’Émilien Tabbs sur une chaise, devant le lavabo, sur un tapis, d’un recoin à un autre… si bien que j’avais la sensation de me trouver entourée de Messieurs Tabbs, ou de ses fantômes butinant d’une pièce à l’autre.

À l’heure qu’occupent normalement les vieilles personnes pour la sieste, Émilien tirait une
chaise sur le porche face à son jardin. Il se faisait parfois un petit café à laisser fumer ou apportait un verre d’eau qu’il posait négligemment sur la table en ferraille cabossée et ballante. Il s’asseyait et prenait un air grave de l’homme sage et serein qui fait des allers-retours entre ses souvenirs et l’observation extérieure, son univers et le monde. Ce moment était un vrai mystère pour moi. « À quoi pensez-vous ? » lui lançais-je au passage, brûlante de curiosité, quand je le surprenais dans cet état de presque méditation si peu propre à lui-même. Ce à quoi il répondait par de l’ignorance, continuant à fixer d’un air intéressé et sérieux son bucolique jardin de broussailles ; ce qui accentuait son image de moine ou de vieux pêcheur ancestral plongé dans ses rêves. Mais quelque chose me disait qu’il devait endosser un rôle, essayer de se donner des airs. À moins qu’il n’eût en lui un vrai secret, une énergie soumettant un besoin de réflexion profonde au milieu de la journée. Je me prenais de temps à autres à regarder, comme lui, le jardin. C’était un immense jardin, et si Émilien avait une femme de ménage, il refusait d’embaucher un jardinier pour tailler les branches, aiguiser les arbustes et planter des hortensias. Il s’occupait lui-même de son potager caché entre les noisetiers et les pommiers. Il laissait les fleurs sauvages côtoyer les fleurs d’ornement. Des ronces avaient poussé contre un petit muret, s’enlaçant avec les rosiers, donnant à voir un panache d’épines. Le lierre et d’autres plantes grimpantes étaient venus envahir, s’accrocher à la façade de la maison, créant un véritable mur végétal. Son jardin ressemblait à une forêt soignée dans le désordre, mais je pensais qu’Émilien le voulait ainsi, que c’était comme cela qu’il l’aimait. Ce n’était pas en l’imitant que je comprendrais, alors je me remettais au travail, le laissant sur le porche.

Mis à part cette habitude journalière, Émilien n’était pas maniéré. Sitôt passée l’heure, il
retournait à ses occupations diverses ; toujours aussi serein de l’extérieur, toujours aussi explosif à l’intérieur. « Notre crabe est de retour » pensais-je tout bas, exaspérée de ne rien pouvoir tirer des secrets de ses méditations.

Ce jour-là, je suis arrivée dans l’après-midi, les bras remplis de cabas, revenant de ma mission hebdomadaire des courses. Il fallut pousser la porte d’un coup de pied, puis s’enfiler à toute vitesse dans le couloir avant que celle-ci ne me calque au nez. Le courant d’air était maître dans cette maison, la porte donnant sur le jardin restant ouverte jour et nuit. Mon entrée n’avait rien eu de silencieux, je m’annonçai : « Monsieur Tabbs, je suis là, avec les courses, comment allez-vous ? Vous avez passé une bonne matinée ? Je vous propose pour ce soir mon traditionnel ragoût, et j’ai pris un potimarron il me donnait envie celui-là… » en continuant de déverser mes nouvelles, je trottinais dans la cuisine, ouvrais les sacs, rangeais les courses ; « … j’ai acheté du café bien noir, avec tout ce que vous buvez vous pourrez bientôt lire dans le marc, le thé vous n’aimez pas ça ? enfin bon  c’est vrai que le café est plus fort… ». Il est vrai que j’étais plutôt bavarde en entrant chez lui, je le prenais aussi parfois pour mon vieil homme de compagnie. Mais en temps normal, le bougre m’aurait déjà coupé la parole, snobant mon air de conversation, me traitant de sorcière, ou prenant la relève en me racontant je-ne-sais-quelle drôlerie de pêcheur ou d’épicier. Je poursuivis avec mon flot de paroles, jusqu’à ce que ce silence fut devenu trop anormal pour que je puisse continuer à en jouir. « Monsieur Tabbs ? » m’écriai-je m’avançant jusqu’à la cage d’escalier. J’étais légèrement suspicieuse, me demandant s’il n’apparaîtrait pas derrière pour me surprendre. Je n’entendis rien en retour. Je décidai de ne pas m’inquiéter outre mesure et retournai à mes affaires.

Un peu troublée, c’est en rangeant le frigo que l’image de Monsieur Tabbs sur le porche me vint à l’esprit. Je me précipitai alors et le vis assis comme de coutume. Étonnée qu’il n’eût pas répondu à mon appel, je le regardais par le cadre de la porte. Il semblait plus concentré que d’habitude, le visage plus crispé. Je voyais sa tempe battre en saccade. Au lieu de tenter de percer le mystère en suivant son regard, cette fois je me laissais intriguer en observant Monsieur Tabbs lui-même, son attitude, ses yeux… Une mouche se cognait inlassablement contre le verre d’eau de la table. Le lierre bruissait autour de ses oreilles. Il paraissait s’être métamorphosé en un tronc enraciné sur sa petite chaise rouillée, fusionnant avec son environnement. Un peintre aurait du être un génie pour retranscrire l’expression du vieil homme. Les nuances de reflets et d’ombres dans l’iris avaient l’air fluides, et la pupille tel un trou noir absorbait tout ce qui entourait Émilien. Je me ressaisis au bout d’un certain temps alors qu’une bourrasque pénétrant la maison me réveillait de ma fascination pour ce portrait vivant. Je tentai un peu d’humour : « Monsieur… euh… même un crabe s’en retournerait chez lui en voyant un ciel aussi noir ». Le temps avait commencé à se gâter, des nuages avaient rempli notre fond bleu, lui donnant un air grossièrement crayonné, colorié au fusain. Les broussailles étaient ballottées de droite à gauche. Les fleurs s’étaient recroquevillées sur elles-mêmes. Et la mouche, infatigable, continuait de grésiller autour du verre. Je m’énervai, considérant que j’avais mieux à faire, en déclarant à Émilien que s’il ne bougeait pas, je le déplacerai moi-même à l’aide d’un diable. « Je savais bien que vous aviez quelque chose de satanique » me répondit-il ironiquement en se levant et en entrant d’un pas hâtif, comme si la scène à laquelle j’avais assisté n’eut rien eu de troublant. La porte martelait le bois, balancée sur ses gonds par le vent : je la fermais exceptionnellement. Quelque chose me titillait dans le comportement d’Émilien, même si je ne voyais plus rien d’inhabituel maintenant qu’il s’était remis à bricoler.

Je retournais dans la cuisine, la lumière s’était assombrie, des ombres sur le mur blanc se
promenaient. Je regardai par la fenêtre : le temps était pesant, le vent crissait dans les feuillages. Depuis mon point d’observation, je me sentais dans une sécurité plaisante, l’orage avait beau créer un tableau cabalistique, j’étais hors d’atteinte. Je me mis au travail, coupai des légumes et la viande, allumai les fourneaux.

Une demi-heure environ avait passé lorsque la fille de Monsieur Tabbs, Caroline, sonna à la porte. Je vins lui ouvrir voyant qu’Émilien ne semblait pas disposé à bouger un orteil, absorbé par ce qu’il faisait. Il lui adressa un sourire (qui ressemblait plus à un rictus) pour l’accueillir. Je montai à l’étage, je n’aimais pas que l’on me demande ce que faisait Émilien comme s’il était un jeune enfant à surveiller constamment, de peur qu’il fasse les quatre cents coups. Les enfants de Monsieur Tabbs me confondaient souvent avec une infirmière de maison de retraite. J’étais seulement une femme de ménage, et loyale envers Émilien, je ne disais jamais rien de ce qu’il faisait ou non. D’ailleurs, je n’aurais même pas parlé de l’étrange état dans lequel je l’avais trouvé. Des pas frottèrent les marches d’escalier, et je me retrouvai nez à nez avec Caroline : « Excusez-moi, je venais vous dire au revoir… Émilien a l’air un peu agité, n’hésitez pas à le pousser à faire des pauses, une sieste ou des activités calmes. » me déclara-t-elle d’un trait depuis l’avant-dernière marche. « C’est ça, pour recevoir tout un tas de répliques cinglantes à la tronche ! » pensais-je, mais je souris d’un air rassurant et acquiesçai.

Je soupirai en refermant la porte derrière Caroline et les airs chaotiques de l’orage. Chauffée à blanc, je retournai à mon ragoût. Le tonnerre tapageait au loin, je vis la lumière des éclairs zébrer le mur, jouant avec les ombres. Plus d’une heure je fus plongée dans mon ragoût, recette que je ne pouvais pas me permettre de rater pour l’avoir toujours réussie.

C’est lorsque j’eus mis les feux très doux pour laisser mijoter que je sortis de mes pensées. À part le vacarme de sifflements et de tons graves et tonitruants du dehors, les bruits de perceuse, de marteau et de clous s’étaient évaporés. Je parcourrai le salon. Des lumières éclairèrent en un flash la pièce et je fus presque étonnée de ne pas voir les meubles figés au sol sursauter avec moi. J’entrai dans le bureau, désormais détective dans un mauvais polar. Mon disparu avait laissé des traces : ses outils, du fil de fer et des bouts de toile déchirés. Mais Émilien pouvait tout aussi bien avoir changé d’activité en délaissant ses affaires ici. Je filai à l’étage, entrouvris les toilettes et la salle de bain sans ne rien trouver d’humain sur les carreaux glacés aux motifs siciliens. Je fouillai la chambre de fond en comble jusque dans les recoins les plus improbables : sous le lit, dans l’armoire (assez grande pour que deux Messieurs Tabbs y tiennent). J’avais sous ma responsabilité un homme qu’il était maintenant impossible de retrouver. Désemparée, je listai les pièces de la maison. Il manquait la buanderie et le grenier à mon inspection. Je l’appelai à plusieurs reprises, mais pas de voix, pas d’écho, juste le grondement du dehors. Je grimpai l’échelle et me hissai par la trappe du grenier. Mes cheveux maintenant gras et ma peau en sueur me semblèrent absorber d’un coup la poussière dont on retrouvait des moutons en bonne quantité dans tous les coins. C’était un lieu de la maison que je n’avais jamais exploré. Des traces de pas se dessinaient un peu partout sur le sol, légèrement moins gris. Il y avait un vrai débarras d’objets mais contrairement à la plupart des greniers, j’y percevais un rangement, un ordre. À ma gauche se trouvaient d’anciens meubles et des livres, des cartes, des carnets. À ma droite, une petite valise, et un peu plus loin des vestiges de pêcheur : des filets, des pièces de bateaux, des dossiers de recensement des tailles de poissons autorisés à la pêche. Dans un coin, des robes, des bijoux, d’autres livres qui avaient sûrement appartenu à sa femme étaient soigneusement déposés. Derrière ce labyrinthe retraçant presque chronologiquement la vie de notre pêcheur-épicier se trouvait une sorte d’autel. Un petit meuble délicatement sculpté se tenait contre le mur, sous les combles. Dessus, des bougies, des plantes écrasées et séchées, un hublot de bateau posé là comme un miroir et un coffret ouvert. Une pile de photographies et de lettres se trouvaient à l’intérieur du petit coffre. Je me rendis alors compte qu’Émilien avait dû passer plus de temps que je ne le pensais dans le grenier, à célébrer sentimentalement cet autel. Mais celui-ci n’y était pas à l’instant, je laissai donc l’autel frémir sous les craquements des poutres pour redescendre. La visite de la buanderie fut rapide : à part la machine, on n’y avait guère la place de se retourner.

Puis je vis cette porte… cette porte qui aurait du être exceptionnellement fermée par mes soins. Cette même porte qui donnait sur le porche et la chaise vide d’Émilien. Cette porte maintenant entrouverte, oscillant fiévreusement de droite à gauche, mon reflet grimaçant dans sa vitre brunie de terre et de poussière. Cette porte qui me guidait vers une terre que je n’avais jamais foulée : le jardin.

Je sortis d’emblée dans ce dehors en métamorphose, une chaleur alourdie environnait. En descendant les marches en bois vers cette pelouse ondoyante et sauvage, je tentai encore quelques appels. Le ciel semblait très proche, une voûte presque violette, écrasante, tourmentée. J’avançai dans le vent, qui agitait tout autour de moi. J’étais alors plus statique que le moindre arbre aux alentour bataillant, pliant, se contorsionnant. J’entrai dans un passage entre deux noisetiers songeant à rejoindre le potager. Je n’avais jamais visité le jardin et maintenant seulement je me rendais compte que son étendue était beaucoup plus vaste que celle que j’avais pu imaginer en le voyant depuis le porche. J’en avais eu au fond toujours la même vision, la même idée et le même intérêt. Je frottai mes pieds dans l’herbe, perturbée par le temps, influencée dans mes sens. Les fleurs prenaient des poses, jouant de leur équilibre et valsant sur leurs tiges. Certaines très imbues d’elles-mêmes, étalaient leurs pétales au risque d’un déracinement par les intempéries. D’autres modestes et discrètes s’étaient logées entre quelques pierres ou dans le berceau de quelques racines. Je flânai dans un parcours assez irréel. Les éclairs illuminaient mon spectacle par intervalles discontinues, exposant des détails à la lumière. Un ginkgo biloba déploya ses feuilles jaunes ocres se mouvant comme des insectes phosphorescent dans le firmament oppressant dépourvu d’étoiles. Un cairn de pierres enseveli par la mousse et la bruyère m’offrit une douceur extraordinaire au toucher. Ce paysage tenace et magnétisant se fixait comme des éclats réfléchissant dans mon esprit. Mes yeux gardaient encore les contours de pigments noirs brouillés de l’image précédente quand mon regard en fixait une autre.

Un froid coriace et la tombée du vent au ralenti m’extirpèrent de ces rêveries contemplatives et botaniques. Je me rappelai alors Monsieur Tabbs, sa disparition, ma recherche. Je me mis en quête du potager que j’avais contourné. Dans mes oreilles, le silence ne prédisait rien de bien rassurant. Face à la parcelle, une déception mêlée à de la peur me frappa. Un champ de bataille de salades, de choux, et autres légumes malmenés par le temps avait rendu le potager pareil à un terrain en friche. Même les patates étaient sorties de terre, comme dérangées dans leur sommeil souterrain. Mais ma peur était autre. Monsieur Tabbs était introuvable.

Un éclair vif violet électrique brisa les nuages qui tonnèrent et lâchèrent des trombes d’eau. Seule, les nuages se déversant sur ma tête, je filai à pas précipités vers la maison quand je crus voir un peu de lumière entre les cheveux rachitiques d’un saule pleureur. Je changeai de cap vers la lueur qui m’était apparue. Les pieds pataugeant dans la boue, je traversai un rideau de pluie battante et arrivée à la hauteur de quelques pins, je vis Émilien Tabbs, une lampe à gaz à la main, traverser ce qui aurait pu être une clairière paisible par temps clément. Je criai à son adresse : « Monsieur, c’est le déluge ici, venez au chaud… je ne plaisante plus Émilien, s’il vous plaît… vous… ». Il se retourna vers moi, son visage ridé était exalté presque frénétique. En un élan, il se détourna et sauta souplement sur une masse sombre et brune. Je m’approchai dans un sentiment d’affolement. Les gouttes d’eau éclaboussaient les flaques, frappaient le sol, s’entrechoquaient, percutait les arbres, glissaient sur la forme en bois devant moi ; et j’entendais des brides de hurlements d’Émilien. Ses cris avaient l’air d’ordres débités dans le vide, à des absents, à l’immensité. Je sentis sa main me tirer avec force contre ce bloc de bois que je n’avais pas identifié. Il me hissa, je me sentis glisser contre la paroi mouillée comme dans un toboggan à l’envers. Une fois en haut, je reconnus ce sur quoi je me tenais : une vieille et massive coque de bateau bringuebalante, le mât encore debout. L’intérieur de ce squelette naval était gorgé d’eau qui s’introduisait dans mes chaussures jusqu’aux chevilles. Émilien m’avait plantée là, il avait couru au centre, gueulait à s’en briser la voix. Le vent s’était à nouveau levé, il faisait vibrer le mât. J’eus soudain le mal de mer, mes yeux ne savaient plus où donner de la tête. Émilien glissait, ballotté d’un côté à l’autre, perdait l’équilibre, s’accrochait à une barrière du pont. Le bateau paraissait soulevé par les vagues de la tempête, soutenu par les arbres qui dansaient autour de moi. Perdue, je regardais l’ancien pêcheur pris de folie me parler dans son jargon : « Le vent refuse, la voile est affalée, il faut la hisser ! Aidez-moi ! Évitez d’aller à bâbord, on va chavirer ». Il me tendit quelque chose d’épais. En un flash, tout se mit à pencher. Je jetai un coup d’œil dans le vide et vis le bois s’émietter vers le bas de la cale, des résidus chutaient dans une houle moussante et bourbeuse. Émilien maniait le gouvernail le faisant tourner vivement et barbotant d’une voix stridente : « Il faut ralentir la vitesse de huit nœuds ». Je tentai de réfléchir, il fallait retrouver raison, le jardin entourait le bateau mais un peu plus loin était la maison. « Descendez la dérive, les courants… épouvantables ! ». Je souhaitais plonger dans cette forêt de plantes gorgées d’eau, passer outre l’ouragan et me réfugier. Mais une seconde plus tard j’étais à nouveau sur l’océan, voguant péniblement avec le délire de Monsieur Tabbs. À la proue, il effectuait une sorte de pantomime, son corps étiré, ses mouvements effrénés, désespérés. On aurait dit qu’il implorait ces cieux de tourmente et cette mer impitoyable de mettre fin à la disgrâce. Bruissements, clapotis, sifflements, notre navire tanguait, se balançait, tournoyait, montait et descendait faisant faire des allers-retours à mon cœur dans mon corps. Il n’y avait plus de nord, plus de sud, plus d’avant, plus d’arrière, plus de maison, plus de jardin. Monsieur Tabbs déroula le long morceau de toile blanc qui était resté ballant dans mes bras. Il l’étira le long du mat, empoignant avec force les cordages. Il accompagnait seul l’ascension de ce voile par un chant rythmé, une psalmodie s’exhalait de sa gorge, grave et forte. Il mit au taquet la voile qui se pliait, s’ouvrait, malmenée par des tourbillons d’airs incertains. Cet étendard fouetté par le vent m’hypnotisa, seule touche de blanc nette dans cet univers formé de souffles et de remous verts, bruns, mauves… Derrière : des ombres, celle de Monsieur Tabbs déformée nageait dans diverses ramifications ployées. À tâtons, je passai de l’autre côté pour le rejoindre. Je crus sentir tout d’abord de l’écume sur mon visage. Je l’essuyai et en ma paume recueillis de fines aiguilles vertes. Émilien parla alors : « Le vent mollit, nous allons poursuivre ce sillage et si notre mer en colère nous ouvre le passage nous serons sauvés », puis il démarra une complainte. La chanson évoquait une mer sacrée mais hautaine, un horizon levé sur l’orgueil des flots, et des marins perdus sur cette surface nacrée. Je me baissai par-dessus la balustrade pour voir la marée verte et tonitruante. « Marins perdus sur cette surface nacrée ». Ce que je vis n’avait rien d’une mer nacrée. Il y avait des branchages écrasés dans des mares que la pluie avait creusé dans la terre. Des ondes bleuies, reflets du ciel, parcouraient les flaques dans un flux et reflux. Les arbres aux troncs abîmés par la tempête craquaient.

Je sautai de bord, mes jambes piétinaient un sol presque marécageux. Je traversai les arbres. Tout le décor fantastique de la veille était tombé ; des racines étaient sorties de terre, mon chemin était jonché de feuillages. La nuit les avait mis à nu. Je courrai et multipliai mes appels au secours. « Au fond du jardin… au fond du jardin… une épave au fond du jardin ». Je tombai à terre, mes genoux s’étalant sur le limon humide. Je répétai ces mots semi-inconsciente jusqu’à ce qu’on vienne. J’avais laissé le naufrage et Émilien Tabbs, souriant étrangement, couché au fond de la coque tel une éponge échouée.

Une réflexion au sujet de « Émilien »

  1. Chère Elsa,

    voici un bien belle nouvelle ! Ce qui est fantastique ce que tu t’es emparé du thème d’une façon très inattendue. Tu visites de nombreux espaces par la description qui mélangent la vision et l’imagination.
    J’ai beaucoup aimé comment tu arrives à construire tes personnages ! Le portrait de M Tabbs est touchant et vivant. Les quelques indices sur la narratrice nous permettent d’entrer dans son regard naturellement.
    J’ai aussi adoré la transformation mentale qui s’opère lors de la dernière scène. La position ambivalente du narrateur par rapport au délire d’Emilien nous permet de confronter ces deux mondes, et de sentir la force de tes descriptions.

    Tu as également un vocabulaire très riche et de belles tournures de phrase ! Bon il est vrai que cela rend parfois la lecture un peu laborieuse. Tu m’as un peu perdu sur certaines métaphores. Serais tu un peu Proustienne dis moi ?!

    En tout cas j’ai pris du plaisir à lire ta nouvelle, merci pour ce moment. Bravo Elsa !!!

    Bien à toi,

    Soizic

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