– Apprivoiser les mots –

Prendre la parole sur les mots.
Parole.
Déjà quel mot que ce mot !
Sœur du langage, elle l’habille, le reprend dans sa rigidité selon la bon plaisir de celui qui la prend. Prend la parole. Avoir son mot à dire. Ce faisant ne prenons-nous pas le pouvoir sur les mots ? Les mots sont à tou·te·s, la parole c’est l’enchantement d’un mot pour tou·te·s que l’on a remodelée selon son bon vouloir, selon la contingence de notre esprit, qui se joue bien des règles.
Alors là peut-être – sûrement – nous pouvons dire que tou·te·s, de l’enfant, l’ignare au vieil universitaire, en passant par l’artiste et le/la passant·e font de la littérature. Chacun vient puiser dans un puits de mots dont la source est le langage. Et à chacun d’appréhender à sa manière le mot. Il en ressort une parole propre, exhibitionniste et subversive face au carcan d’une langue trop codée. Il en ressort des particularités. Il en ressort des étrangeté.

Errance.
Que me dit le mot « errance » ? Je ne prends ici pas la peine d’aller parcourir le dictionnaire. « Errance » en anglais se dit wandering. Les deux mots me frappent la tempe. Et si wandering ressemble au verbe wondering, je ne suis point étonnée, c’est que l’errance questionne. L’errance questionne le lieu en le arpentant dans une sorte de hasard vague. Errance : dureté du mot. Errance, c’est racler jusqu’à la moelle ce qui nous entoure avec ces « rr ». Puis il y a l’ « ance », qui nous fait errer en courbe et adoucit le tout.  Errer devient plus calme, presque heureux, cherche un sens à cette brutalité du face à face avec l’espace indéterminé que l’on sillonne. Errance aussi dans nos idées, se rendre en soi volatile comme l’air, en ce corps qui cherche à s’ancrer.

Ce n’était qu’une illustration d’une prise de parole sur le mot. D’autres auraient donné parole au mot errance, dans un dialogue à l’intérieur de la tête du vagabond. D’autres auraient écris des vers qui se disloquent peu à peu habités par l’errance. Moi je l’ai écrit en errant sur mon carnet, mes pensées déambulant entre le papier et le monde que j’occupais à ce moment.

Je vous propose ici donc d’écrire les mots qui vous ont attrapés, ceux qui sont en conversation intime avec vous, ceux sur lesquels vous avez justement envie de prendre la parole, l’éclater dans le ciel pour y dévoiler le sens exalté qui touchent vos sens. Raconter ce que les mots vous disent, au-delà de ce qu’on en dit communément.

Alors à vos stylos et à vos claviers. La forme est adaptable au fond.

Voici des écrivains qui ont travaillé sur le mot,  et qui peuvent inspirer :
– Françoise Héritier, extrait de  Le goût des mots :

« Les E multiples d’« éphéméride » et l’envolée lyrique finale font naître l’image du papillon blanc, qui entraîne par déduction zoologique sa traduction en piéride, laquelle, comme chacun sait, aime les choux. Ce papillon est connu comme la piéride du chou. C’est ainsi qu’« éphéméride » est de toute évidence un papillon blanc qui se plaît dans les choux.  »

Elle est anthropologue, d’où les interrogation sur le langage aussi  :
« (…) j’ai pu bénéficier d’une expérience (…) auprès des locuteurs analphabètes d’une langue africaine dont l’originalité consiste à avoir des tons de hauteur différente que le français ne possède pas. (…) le vocable « tyiri » que j’écris sans tons peut revêtir cinq sens radicalement différents (chef, brousse, rein…). Pour ma part je les connaissais dans leur contexte, mais je me trompais le plus souvent lorsque je prenais la parole. Cela, à la grande stupéfaction de mes interlocuteurs : ils ne voyaient pas du tout pour quelle raison je pouvais faire de telles confusions entre deux mots à leurs oreilles si radicalement distincts. C’est que je voyais le mot écrits et eux non. Seule l’ouïe les guidait et non la vue, même intérieure. Ainsi donc, il m’est apparut qu’un caractère acquis (la transmission des sons par l’écriture) joue un rôle considérable dans nôtre manière d’isoler et d’entendre les mots de la langue. (…) Plus globalement, et par hypothèse, j’en conclus que cette grande invention de l’écriture, cette manière de transcrire des sons par leurs équivalents en formes reconnaissables par un autre sens que l’ouïe, qui a apporté à l’humanité une stupéfiante capacité à enregistrer, à conserver, à transmettre des savoirs et à communiquer entre êtres humains même éloignés dans l’espace et dans le temps, a en même temps canalisé sous une forme préférentielle ce qui pouvait être transmis d’une autre manière. Notre cerveau s’y adapté aisément : je vois les mots écrits autant que je les entends. Or c’est d’une perte qu’il s’agit également, car il aisé de n’entendre plus dans les sons reçus que le seul a être doté de sens par l’écriture. Peut-être s’est-il suivi un assèchement de l’imagination. Il n’est plus nécessaire de raconter des histoires de « son » cru aux enfants, il suffit de prendre un livre et de lire. Et aussi un formatage de ces imaginaires : les enfants reçoivent uniformément de même récits dans une culture et une époque données. D’où deux interrogations : qu’est-ce qui nous reste de la faculté créatrice de sens d’après les sons qu’a l’enfant avant l’écriture comme avait jadis l’humanité ? Comment fonctionne le formatage dans le corps ?  »

– Camille Laurens: dans Le Grain des mots (p49-50):
« Merci est le SMIC linguistique sans quoi la communauté se désagrège (…) Car il y a du lien dans ce mot, du lien social: il exige un destinataire, quelqu’un qui donne et quelqu’un qui reçoit, et l’on rêve qu’un merci puisse éviter un crime, son anagramme »

« Être à la merci de quelqu’un, voilà qui enlève au mot toute son urbanité et ramène le corps social dans la féodalité, où nous nous voyons malgré nous taillables et corvéables à merci. « 

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