Sur le pont

Sur le Pont.

Un texte écrit en atelier d’écriture sur un fait divers concernant une femme retrouvée morte dans un visage. Nous devions écrire dans la conscience d’une des personnes liées au drame, et ne donner que sa vision des faits (qui peut-être biaisée, comme dans tout événement).
J’ai trouvé l’exercice prenant, mais difficile, et je reste dubitative quand à mon texte.


« Je suis sur le pont. Je suis sur le pont. C’est le matin, comme ce matin-là, il fait ni chaud ni froid, un temps égal, le même non temps que ce matin-là.

Je suis sur le pont. Comme ce matin-là. Je suis sur le pont : mon lieu de passage, mon passage, ce pont qui n’est rien d’autre qu’un pont : pas un pays, pas une ville, pas un territoire mais une parcelle de non-lieu, un fil entre l’Est et l’Ouest de la rivière.

Je vous écris depuis ce pont, car comme ce matin-là… le pont.

Il faut me comprendre, je suis douanier… ou plutôt je dans le passé : j’ai été douanier. Vous ne comprenez pas, il fallait tout le temps contrôler, vérifier, suspecter, renvoyer, j’étais coincé… Douanier, j’étais coincé.

Et maintenant… le pont, mon pont. Oh ! Monsieur, vous pouvez passer par ici, je ne l’ai jamais interdit. J’occupe un tronçon de rivière : là où tout passe. Parfois je suis triste. Je regarde l’eau qui glisse, elle ne fait que passer, se faufile, ne s’arrête pas. Je ne peux l’intercepter. Pourtant je lui parle, elle se moque de mon pouvoir, je m’énerve, elle passe, quoi que je fasse. Même vous, vous pouvez franchir ce pont, comme elle : traverser ce terrain vague entre deux zones.

Je suis sur le pont, venez, je me sens mal, je… j’ai mal agi, je me suis énervé… Lui aussi était excité, il était venu la veille. »

Il se leva, son corps semblait se dérouler avec raideur et disproportion alors qu’il faisait quelques pas sur le béton. Dans la main : un crayon et un bout de papier qui semblait avoir été froissé et lissé plusieurs fois de suite. Il ne savait plus faire un rapport ! Il se mit la main à la bouche. Ce n’est pas un rapport, c’est une lettre, tu dois le raconter maugréait-il à lui-même. S’adossant contre la barrière, il se laissa glisser sur son tabouret, prêt à se reprendre.

« Oui, il est venu la veille. Je l’avoue, je l’ai regardé d’un œil noir mais ce n’est pas parce qu’il passait

J’étais sur le pont… oui j’étais sur le pont, lui aussi. Je le regardais planté là. C’est mon pont, il ne passe pas. C’est son pont mais le mien aussi. Je lui demande : « Qu’est-ce tu fais planté là ? ». Si c’est notre pont, il faut qu’on cohabite, il a le droit d’être dans le même bateau mais je le connais il habite une des maisons du village, un peu plus loin, sur la berge.

Monsieur, quand on a un chez soi mais qu’on reste planté sur un pont c’est que ce qui nous appartient est détestable. J’ai fui mon pouvoir pour mon pont, j’ai fui le territoire pour vivre sur la frontière. Je le lui ai dit : je suis douanier.

Il s’est retourné et il m’a regardé un long moment. Il m’a appelé par mon nom. Monsieur, il m’a parlé, il me connaissait moi l’ancien douanier. Il m’a dit qu’il avait perdu confiance. On a discuté. On s’est tu. Les deux côte à côte nous nous tenions face à la rivière qui fumait. Le soir nous était tombé dessus. Et comme ce matin sur le pont il ne faisait ni chaud, ni froid. C’est là que l’on a entendu un cliquetis régulier contre le pavé. Il a écarquillé les yeux. Monsieur, je suis désolé,  comment vous dire ceci… Je n’ai jamais aimé mais ce visage crispé d’amour ! Il m’a emporté dans une rue à l’angle du pont. De l’autre côté, c’est elle, oui elle ! Elle a traversé le pont. Ces talons arrachaient un bruit sec sur les pavés. Il m’a pris par les épaules et m’a supplié de la suivre, alors je l’ai fait. Pour apaiser les veines du gars qui avaient l’air d’éclater de passion. »

Il ne savait plus vraiment comment écrire la suite. Ah ! Non, pourquoi ai-je fait cela, le pont. Il remua sur son tabouret, le soleil se levait trop vite. Il sentait venir en lui une angoisse. Pourquoi s’était-il laissé faire ? Un douanier, il avait senti revenir en lui cette fureur du douanier ce matin. Ce qu’il avait fui était vraiment retombé sur lui. De douanier à meurtrier… Un pont. Il tremblait, le crayon tapotant sa lettre. Mais il se remit à écrire. Pourquoi ? Il voulait fuir. Une fois la lettre terminée, il suivra le cours de la la rivière, errera dans les eaux.

J’ai suivi la jeune femme et je l’ai reconnue quand elle tourna à l’angle d’une maison. Elle a sonné et un homme lui ouvrit. Sur le porche même elle l’a embrassé. Je… j’ai attendu devant la maison, frottant le gravier de mes pieds. Elle n’est pas ressortie, du moins pas tout de suite. Alors je suis retourné vers mon pont. Il m’attendait, tournant en rond, frénétique. Je lui ai dit ce que j’avais vu. Il s’est énervé. Il a couru. Il m’a laissé seul. Seul je ne savais que penser, j’avais l’impression que des règles avaient été enfreintes. Cela ne semblait pas bien. Sur le pont…je me sentais mal à l’aise à cause de cette mission. Quand il est revenu, quelques heures plus tard, il n’avait plus de fureur dans son visage. On aurait dit un douanier lui aussi. Monsieur… oh monsieur… je ne sais plus exactement ce qu’il m’a dit. Il parlait très vite, très longtemps, il donnait des ordres, exposait longuement ses idées. Je ne devrais pas laisser rentrer la femme disait-il, il en allait de mon devoir. J’ai cru… j’ai cru être à nouveau à la douane. Mon pont, mon refuge en dehors des pays et leur perfidie, il n’était plus rien qu’une frontière que je devais barrer. Je retrouvais mon pouvoir d’antan. Il me promis augmentation, grade, reconnaissance… Son éloquence, Monsieur, je ne veux pas accuser ! Son éloquence était belle, remplie de pragmatisme. Je n’avais plus rien d’autre en tête que de suivre ses ordres. Elle ne devait pas passer, elle n’était pas en règle, illégale. Tant que cette histoire n’était pas mise au clair pas de passage.

Les dernières heures de la nuit, jusqu’au petit matin, je m’échauffais, me préparais à intercepter. Je ne sentais plus la rivière. Cette sensation de nulle part, de passage jamais forcé, qui coule par défaut. Dans ma tête il n’y avait que la détermination de cet homme. Qui était-il ? Un chef ? Mon chef à qui je devais obéissance ? Sûrement. Je frémis. Elle est arrivée. Je lui ai interdit le passage, et monsieur j’en ai vu des coupables dans ma vie : fraude, illégalité, marchandise non autorisée… Sur la tête il y avait la culpabilité. Un bon douanier reconnaît ceci du premier coup d’œil. Elle a eu peur, elle n’a pas traversé. J’étais satisfait de mon travail. Alors je me suis assis sur le pont. Le pont… Ah ! Puis tout d’un coup je n’ai pas compris ce qu’il y a eu en moi. Le doute. Je ne sais plus monsieur. M’avait-on donné un ordre ? Ne m’étais-je pas juré de ne jamais bloquer le passage ? Mai ces phrases, à lui, résonnaient encore en moi. Je me suis agité, partagé, agacé. C’est à ce moment qu’elle est revenue.

Et là… je lui ai parlé. Elle ne devait pas passer. Mais pourquoi ? C’est lui qui l’avait dit : « passage interdit ». Mais elle me suppliait. Elle tenta de me forcer à m’écarter. Alors je me suis énervé. Du non-respect des forces de l’ordre, je ne pouvais tolérer / mais qu’avait-elle fait ?

Monsieur ensuite nous nous sommes battus. Elle se défendait avec ses chaussures à talons. Je l’ai immobilisée contre la barrière. J’avais des éclairs de fureur, puis des flashs dans les yeux. Quand j’ai lâché prise… elle… elle… »

Il ne pouvait poursuivre. Il froissa le bout de papier. Il le lissa. Il ne pouvait pas se décider à le relire. Il le plia, le fixa entre le pied de son tabouret et un pavé.

Puis il se libéra de ses tremblements, arquant son corps en un long étirement. Il frissonnait. Il se défit de sa chemise et de son pantalon. Une grave respiration. Son dos arrondi. Il prit son élan puis posa le pied sur son tabouret et lança l’autre pied sur la barrière du pont. Les mains jointes. Celui qu’on disait douanier fou plongea dans la rivière. Au petit matin, et de nager dans les cours d’eau on le vit s’éloigner du pont. Sur le pavé, des habits, le petit tabouret bancal, un crayon et un papier chiffonné.

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