Couloirs caverneux

En atelier d’écriture, nous avions comme indications d’écrire un texte sans développer les sentiments des personnages, d’une écriture très noire. Mon texte est donc glauque et se développe sur le thème récurrent de certains de mes cauchemars.


 

Puit de lumière
Puits de lumière

 


Couloirs caverneux

Il s’était lui-même mis à parler de sa voix caverneuse et rauque. Ses mots s’accordaient avec la lente et lourde cadence de ses pas. Ses pieds venaient étouffer le sol glissant, humide, parfois recouvert d’algues grisâtres, verdâtres, brunâtres. Il laissait s’échapper des phrases sans-queue-ni tête. Il s’adressait à un être invisible. Ou à un occupant de sa mémoire. Ou aux rats et autres petits rongeurs. Il marchait. Il marchait sans fin.

Au gré d’une intersection : il s’arrêta. Grognements… par-ci… grognements… par-là… Grognements. Hésitation. Puis avec un bruit de suçon, il s’engagea dans un nouveau couloir. Les pas reprenaient leur rythme pesant. Les parois dures, opaques, renvoyaient la résonance de l’assourdissement de ses chaussures contre la surface brute. Résonance circulaire. Choc de ses sons avec les jets de mots que l’homme déversait.

L’homme se tut à la contemplation d’un puits de lumière. La lumière, faiblarde, s’immisçait par une grille dans le couloir. Sur son visage paraissait s’être plaquée l’expression d’un enfant ébahi. Sur ses traits chiffonnés s’étaient inscrit la curiosité. Les parois arrondies du couloir suintaient de nuances de gris. La lumière réveillait le relief, et les couleurs maussades. Il cracha dans le cercle le plus éclairé. Son glaire, jaune, s’écrasa dans la rouille. L’homme, soudainement agité, repris son monologue. M’enlever, disait-il, m’enlever. La fin. À la fin. M’enlever. Et sa voix sortait de manière inégale. Du glapissement au murmure. M’enlever. La fin. La faim. La fin. M’enlever. Ah ! M’enlever. Oui m’attraper me manger. Tous ses mugissements n’étaient pas assez. Il battit l’air de ses poings. Il s’engagea dans une bagarre anarchique avec le vide. Mais sans entrer dans la lumière. Il s’énervait, les mots ne sortaient plus, remplacés par des grommellements. Il s’essoufflait. Se courbait, le dos cassé. Il toussait alors. Quinte éreintante. Il dégueulait, dégobillait, répandait ses poumons dans la flaque d’eau stagnante sous ses pieds. Silence. L’ombre vint balayer les rais de lumière. Silence. L’homme ratatiné sur lui-même, la main sur la bouche se coupait de tout mouvement. Silence. Bruit du dehors, léger, feutré. L’homme se plaqua contre la façade humide, dégoulinante de crasse. Il laissait glisser son dos, rampant contre le béton, ses talons raclant le rebord arrondi. Il évitait soigneusement la trace du puits lumineux devenue fantôme, ramenée à son obscurité inconditionnelle. Après un dernier regard, le poing toujours dans la bouche, il décolla les omoplates du béton. Les habits souillés par la moiteur restèrent un temps en contact avec le lichen vaseux.

De nouveau le rythme, cette fois plus rapide, démesuré. L’homme suivait le noir envahissant des couloirs. Il s’enfonçait toujours plus jusqu’à la saturation de son souffle. Il se laissa tomber à côté du ruisseau nauséabond qui coulait près de lui. Il chuchotait le même refrain caressant l’onde d’excréments et d’urine. M’enlever. Me manger. Non. Et de rire d’un rire méconnaissable. Rire qui circula dans toute la tuyauterie. Il s’endormit. Il pénétra un sommeil perturbé. Des halos étincelants, comme le reflet d’un flambeau le poursuivaient. Flèches filantes sur les murs. Il se protégeait, s’arrachait les yeux qu’il lançait comme de petites balles au hasard. Sans regard, il criait. Il se tirait par ses propres cheveux gras pour se relever. Chancelait. Oscillait sur ces deux pieds sans repères. Écartelant les bras et les jambes. Il progressait alors mains et pieds accolés aux quatre angles du tunnel. Il poussait des râles. Son corps se déchirait de toute part. Et ses boyaux sortaient par la bouche, son estomac explosait.

Il poussait des râles. Râles qui ne s’arrêtèrent point à son réveil. Râles qui accompagnait les flatuosités de son ventre. Des tâches floutées clignotaient dans son champ de vision. Il continua quelque temps à souffler comme un bœuf tué à la tâche. Il vit des formes grises gigoter sur le sol, tout près de lui. Il regardait les petits rongeurs avec avidité et concentration. La bouche ouverte en un sourire crispé, des gouttes de bave dégoulinant lentement sur la lèvre inférieure et le menton. Il s’était couché dans le ruisseau dégoulinant des égouts, la tête à moins d’un mètre de ce petit groupe de rats. En un mouvement hâtif il en attrapa un, l’étouffa dans sa main et le porta à la bouche.

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