Pépé Cailloux

                                                  –  Pépé Cailloux –

Fanchon et Zoran

    Pif, paf, pof. J’en rejette un. Plong. J’ai effrayé une marmotte, encore un autre. Celui-ci roule, semble dévaler infiniment le flanc de la montagne, l’herbe jaune chuchote sur son passage. Il finit sa course dans un fin cours d’eau fatigué, et se pose là où on ne le voit plus vraiment, en compagnie d’autres camarades-cailloux.

   En montagne, il y a des règles de savoir-vivre, à commencer par ne pas pousser de pierres dans la pente. Infatués, les randonneurs se plaisent à se lancer des « Bonjour » et des « Bonne montée » et des « Bonne descente » et des « Il fait beau non ? » : trop heureux de jouer à la conversation. Même à moi, qui noue des ricochets dans les airs, au péril de leurs crânes. A leurs yeux je suis sûrement trop vieux pour mettre leurs vies en suspens comme ça, sûrement qu’ils pestent contre des gamins imaginaires qu’une famille pas-randonneurs-du-tout-comme-eux n’arrive pas à tenir. Puis je fais « couleur locale », alors ils saluent plus chaleureusement encore l’indigène que je suis. Le seul à ne pas afficher cette politesse niaise est le berger, mais attention : pas un berger romantique, un type avec un 4X4 boueux, qui m’a fait un vague mouvement de la main (dédaigneux) pour indiquer que ce chemin, c’est son chemin. Sans savoir que je connais cet alpage mieux que lui. Sans savoir que je connais ses horaires de boulot, et tous les moments où il pense monter seul sur « son » chemin. L’heure à laquelle il prend son premier petit blanc de la journée — et qui scandaliserait par sa précocité les randonneurs les plus matinaux. 12 h 15 : il trempe un quignon de pain beurré dans du café tiède.

     En mon temps, j’ai été saisonnier aux alpages. Pas ceux-ci, d’autres. Ça durait six mois. Je m’occupais de plus de 25 belles Herens, noires avec de grandes cornes à la courbe franche. On ne voyait personne que ses bêtes, et le patron une ou deux fois chaque mois. J’en garde peu de souvenirs, ou ceux des rares moments de relâche. Je sifflais avec des brins d’herbe, je taillais des animaux en bois, et je fumais beaucoup. C’est déjà loin. C’est pour défier mon vertige, dans la bergerie accrochée à la roche, que j’ai commencé à jeter des petits cailloux dans le vide. Le son des rebonds qui s’éloignent de plus en plus, qui s’écartent même entre eux, l’incongru ting au milieu des clocs sourds, le raqueti des graviers dérangés par le galet sonore… en fermant les yeux je me rappelle mes plus beaux jets grâces à ces souvenirs en forme de dessins pour oreilles. De mes estives solitaires de jeunesse à mes errances actuelles, le temps d’un essai balistique, mes tires en cloche laissent à penser que la caillasse peut voler. Je suis devenu un fin lanceur de minerais, un vieil expert dans l’art difficile du laisser-rouler ; peut-être même que, heureux de la course, certains cailloux se sont découvert une vocation de voltigeurs professionnels. Espérons pour eux que d’autres que moi stopperont leur balade pour les arracher à la gravité terrestre. Maintenant, je m’échine à une tâche plus importante, faire connaître le vol aux cailloux qui seraient restés dans l’ignorance de l’obscurité sans moi. Clong.

   Je vais à tâtons, et par une entrée étroite, le plus loin possible dans le ventre de l’alpage. J’aime à me cacher, pour ne pas déranger ceux qui croient que je suis fou. Ça résonne bien, et je sais quand je suis au bon endroit, dans cette grande salle concave qui abrite un lac glacial. Loin au-dessus de ma tête, les familles en goguette, randonneurs du dimanche et acharnés des sommets, tous sous le même soleil, et moi seul sous la terre. Et je plonge, je retiens ma respiration à l’étouffement, jusqu’à ce que je puisse remonter la bonne pierre, humide encore et rendue humble par l’attente séculaire. Mon trésor en poche, je sors du boyau caverneux. J’ai fait fuir un bouquetin curieux en sortant un peu trop vite de ma cachette. Une fois de plus, j’arme mon bras, et le caillou délivré des entrailles de la terre file vers les cumulonimbus, bien au-dessus de la combe… et atterri 150 mètres plus bas, sur le 4X4 boueux du berger grincheux. Un beau dessin pour oreille : souf ; beum ; gbeum ; toum ; taf ; CLANG.

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