Lecture : Sorcières, sages-femmes, et infirmières. Une histoirE des femmes soignantes, Barbara Ehrenreich et Deirdre English

Bonjour,
Aujourd’hui, je vais vous parler d’un ouvrage militant sur l’histoire des femmes et de leur place dans la médecine.

Il ne s’agit pas de fiction mais d’un écrit de recherche militant :  je ne vais tout de même pas vous parler que de fiction !
Quel est donc le petit nom de ce mystérieux ouvrage ?? (pour le suspens, fermer quelques secondes les yeux avant de scroller)

 

Voici la belle couverture !

Sorcières, sages-femmes, et infirmières. Une histoirE des femmes soignantes, de Barbara Ehrenreich et Deirdre English, collection Sorcières, éditions Cambourakis, 2015. (il existe d’autres éditions en français il me semble).

Qu’est-ce que c’est  ?
Dans l’introduction à la seconde édition, les auteures font une genèse de cet ouvrage (« Comment tout a commencé », lisons-nous en titre) qu’elles nomment volontiers « pamphlet ». Cette introduction permet de comprendre les conditions de production de ce texte militant : le début des années 70, aux États-Unis alors qu’ il n’y avait pas beaucoup de littérature autour du rôle des femmes dans la médecine, et du rapport à nos corps qui en résultent (la majorité des médecin étaient des hommes, 90% de la profession médicale dans les années 70, y compris pour la gynécologie).


« Dans le Ladies’Home journal, que beaucoup de nos mères lisaient, la rubrique des conseils médicaux était intitulée « Dites-moi, Docteur ». Les femmes qui posaient trop de questions ou insistaient, par exemple, sur les naissances « naturelles » se trouvaient fréquemment cataloguées, jusque dans leur dossier médical, comme non coopérantes ou névrosées. » (p10)


Et dans le numéro 60 du magazine féminin Confidences du 30 juin 1939, voilà à quoi ressemblent les « conseils médicaux » : « ennemie de votre beauté, la constipation » !

Pour en revenir à notre ouvrage : suite à des cours auxquels les auteures ont contribué à mettre sur pied autour du corps des femmes (cycles menstruels, grossesse, ménopause…), Barbara Ehrenreich et Deirdre English ont commencer « à suspecter que les femmes n’ont pas toujours, dans toutes les circonstances, été à ce point dépossédées de ce qui concernait leur corps et leur santé. » (p11). En faisant le constat que « l’ignorance et [de] la perte de pouvoir des femmes » (p14) aux États-Unis dans les années 70 a des explications historiques, elles ont pris la décision d’écrire ce texte, et de le publier, en autoédition au début. On comprend pourquoi ce texte est qualifié de pamphlet dans le sens où il a été diffusé en premier lieu entre des groupes de femmes, des infirmières, dans des centres de santés, et dans des milieux militants.


Outre les deux introductions et la conclusion, cet ouvrage contient deux parties :
1- Un chapitre intitulé « Sorcellerie et médecine au Moyen-Âge » dans lequel les auteures s’appliquent à montrer la corrélation entre les femmes soignantes qui pratiquaient une médecine empirique et la chasse aux sorcières, dont une des conséquences est l’ascension de la profession médicale dominée par les hommes en Europe.

2- « Les femmes et l’ascension de la profession médicale aux États-Unis » : cette analyse est centrée sur le XIXème et le début  XXème siècle aux Etats-Unis, on y apprend la coexistence de docteurs de l’institution et de d’autres écoles (plus empiriques et plus accessibles pour les femmes et/ou les personnes noires et/ou de milieux sociaux plus précaires) au XIXème siècle. Peu à peu, ces écoles ont été contraintes de fermer puisque l’argent était données aux écoles « régulières ». Enfin les femmes de la classe moyenne ou aisée qui entamaient des études de médecine subissaient beaucoup de sexisme par les médecins, les étudiants et les enseignants (par exemple le refus de de donner un cours d’anatomie en présence d’une femme). Est aussi présentée l’émergence du métier d’infirmière majoritairement représentée par des femmes et qui naît à partir du rôle domestique des femmes. On comprend alors pourquoi, dans les années 70, la grande majorité des médecins sont des hommes.

Dans la postface de l’édition que je vous ai cité plus haut, Ana Colin, curatrice, axe sa réflexion sur les sorcières et les féministes qui se revendiquent sorcières aujourd’hui.

Ce rapide résumé ne peut contenir la densité de problématiques soulevées dans l’ouvrage, j’espère tout de même que vous voyez un peu plus de quoi il est question.


Et pourquoi je vous en parle déjà ?
Cet ouvrage vient toucher certaines notions que je trouve intéressantes, dans le sens où elles résonnent avec des interrogations et/ou vécus personnels (qui d’ailleurs viennent s’infuser dans certains de mes projets littéraires).

« Nous n’avons pas été spectatrices passives de l’histoire de la médecine » (p101) : je ne sais pas vous, mais moi, j’ai toujours plus ou moins cru que cette division genrée de la profession médicale (médecins hommes et femmes infirmières pour simplifier) était due au fait que les femmes n’avaient pas eu accès à la profession (ce qui n’est pas complètement faux non plus). Je trouve ça bien de connaître un peu plus l’histoire des femmes dans la médecine car cela mène  à mieux comprendre l’emprise du système sexiste (et raciste et classiste) dans lequel nous sommes. S’est développée avec le monopole des hommes dans la profession médicale une médecine différente de celle qui était pratiquée par les curatrices et curateurs du Moyen-Âge. Ça me rappelle certains débats que je peux avoir avec des proches sur la médecine dite conventionnelle et les médecines dites « alternatives », je ne déprécie aucune des deux qui ont leur pours et leurs contres, je pense que les deux pourraient même souvent se complémenter. Cependant, je constate qu’on considère souvent les médecines dites « alternatives » comme de la « sous-médecine », proche du placebo. J’ai l’impression qu’il en est de même pour la médecine empirique pratiquée par les femmes à l’époque, qui serait moins valide car moins scientifique.

L’analyse de l’arrivée du métier d’infirmière que font Barbara Ehrenreich et Deirdre English m’aide à mieux comprendre le malaise que j’ai quand je vais chez le médecin (particulièrement quand il s’agit de gynécologie).
Souvent (pas toujours heureusement), un diagnostique est établi mais on ne prend pas le temps de m’expliquer ce que ça représente : je me retrouve à « soigner » une partie de mon corps dont je ne connais pas les fonctionnements.
Les auteures ici mettent en évidence la distinction qui s’établit entre le diagnostic et la prescription des médecins d’un côté et le soin qui est réservé aux infirmières.
« Soigner, dans son sens le plus plein, consiste à apporter à la fois des remèdes et des soins, à être docteur et infirmière. […] Mais avec le développement de la médecine scientifique et avec la profession médicale moderne, les deux fonctions furent irrémédiablement séparées. » (p98)

Ce « pamphlet » présente  des analyses historiques du rôle des femmes dans la médecine pour s’en approprier et penser comment nous pouvons mettre en place des moyens d’avoir accès à la connaissance de nos corps, par exemple par des projets de self-help ( il s’agit au départ de groupe de femmes qui font entre elles des auto-examens gynécologiques, mais cette pratique ouvre aussi à des sujets comme la sexualité, les rapports entre hommes et femmes…) ou des centres gratuits qui permettent d’ouvrir la discussion et une écoute sur des sujets comme la sexualité (comme le Planning familial en France).

On pourrait objecter qu’il n’y a pas que les femmes qui subissent cela. Là encore, les auteures clarifient le fait qu’il s’agit d’oppressions qui implique un sexisme systémique, mais aussi un classisme et un racisme systémique.  Elles nous montrent par exemple que les clichés utilisés pour discréditer la médecine empirique qui pouvait aussi être pratiquée par des hommes, sont rattachés à une certaine vision de la femme : l’immoralité, le pragmatisme d’abord puis au XIXème siècle : le sentimentalisme, la délicatesse non scientifique. L’exemple du métier d’infirmière est également très parlant à ce sujet : bien-sûr qu’aujourd’hui le métier est un peu moins genré, il y a des hommes infirmiers, mais cela n’enlève pas que le métier a émergé à travers une professionnalisation des « rôles domestiques de la femme » (p96).

Dans la postface, Ana Colin établit un parallèle entre entre la division du travail  et du savoir dans le milieu médical qui est décrit par Barbara Ehrenreich et Deirdre English et la division du travail qui s’est opérée à la fin des terres agricoles communes : « Comme évoqué précédemment, les chasses aux sorcières historiques sont concomitantes avec la privatisation des terres communes et, par là même, avec l’introduction de la rémunération du travail paysan. À la sortie du Moyen-Âge, le serf ne travaille plus gratuitement pour un seigneur en échange d’un lopin de terre cultivable par sa famille; désormais, le paysan travaille contre rémunération et sa femme, démunie d’accès à la terre, intègre l’espace domestique. Exclue de toute activité économique dite « professionnelle », elle est rendue dépendante des gains de mari et son labeur, même s’il [le labeur de la femme] contribue à la production de capital, est désormais dévalorisé. » (p116)
Elle évoque également (p113) un lien entre « les communs digitaux » (comme l’open source par exemple)  et les « communs agricoles »: « ces deux types de pratiques aspirent à évoluer en dehors de l’économie capitaliste, à favoriser l’action collective et à préserver le domaine public selon une logique de partage.
Ces analogies ouvrent d’autres pistes de réflexions.


En bref, si le sujet vous intéresse, je vous conseille ce livre qui n’est pas trop long (une centaine de pages) et que j’ai trouvé abordable. Il y a une bibliographie (qui date de l’édition originale, il doit y avoir maintenant beaucoup d’autres études sur le sujet) pour approfondir.

OUF, écrire cet article était assez fastidieux pour moi, j’espère qu’il n’était pas trop long ni trop bafouillant pour vous, mais ça me tenait à cœur de le faire.

Et comme j’aime bien en rajouter, je vous mets ici le lien vers un entretien avec Isabelle Stengers (« scientifique de formation et aujourd’hui professeure de philosophie à l’Université Libre de Bruxelles ») paru dans la revue Jeff Klak ,sur les sorcières néo-païennes et la science moderne :
« Le prix du progrès ».

Je vous souhaite une bien belle journée ! À Bientôt !

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